Pédagogie sociale : La stratégie d’Alzheimer

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Michel Billé , dans « la Société malade d’Alzheimer », nous explique que toute époque vit sous l’influence de sa plus grande maladie. Le XIXème siècle sous le signe de la Tuberculose transpirait la mélancolie, le retrait du monde et l’individualisme tandis que la la fin du XXème siècle, à l’image du SIDA, a été marquée par la perte des moyens de protection et de défense des individus et des groupes.

Il lui semble que ce début du XXIème siècle est à coup sûr à l’image d’Alzheimer : perte de mémoire individuelle et collective, politique et sociale, désorientation des individus dans tous les domaines de leur vie. Les analogies sont multiples et les signes sont variés.

Mais la perte de l’histoire, l’absence de prise en compte des processus qui ont conduit à l’état présent des choses nous semble encore bien plus caractériser les situations et les problèmes sociaux.

Tout se passe comme si aujourd’hui nous découvrions les problèmes sociaux sans la perspective du temps, sans la notion de dynamique, sans aucun élément sur ce qui a conduit aux désastres actuels.

Ainsi, il est devenu courant que le jeune discriminé depuis sa naissance, issu lui même de parents écartés de la vie sociale, stigmatisé depuis trois générations soit miraculeusement lui même présenté comme un raciste comme s’il venait d’inventer lui même et là tout de suite, cette situation.

Il est de plus en plus courant et de la manière la plus banale, qu’on présente le jeune en échec scolaire comme créateur de sa propre mise à l’écart comme si c’était lui qui en était l’auteur.

Et de même pour le chômeur que l’on rend progressivement responsable du chômage et de tous les pauvres que l’on tiendra bientôt comptables de l’appauvrissement de notre environnement.

Plus près de nous nous voyons des acteurs institutionnels et représentants de collectivité reprocher aux acteurs volontaires que nous sommes de ne pas avoir été présents dans les lieux de décision dont ils nous avaient patiemment exclus.

Pour celui qui est atteint d’Alzheimer tout tour de passe passe, tout stratagème même grossier semble fonctionner. C’est un public facile. Il suffit de refuser toute explication réelle, toute mise à plat des chemins parcourus et de sans cesse décliner des objectifs et des mots creux. Alors on s’en prendra à ceux qui n’y croient plus, qui n’ont plus ni espoir, ni illusion et on les accusera d’un coup de toute l’immobilité qu’on aura produite.

Cette interdiction de se souvenir, de tenir compte des échecs, ne peut évidemment conduire l’action sociale, politique locale, ou nationale qu’à la répétition et au bégaiement des mêmes désastres.

La réflexion, la pensée elle même, l’analyse du passé sont unanimement décriés par tous les détenteurs actuels de petits pouvoirs. Ils y sont allergiques (une autre maladie du siècle). Ils haussent le ton, ils exigent d’être honorés, adoubés et légitimés sur la seule foi des mots qu’ils répètent à vide comme une écholalie monotone. On y entend « citoyenneté, » « laïcité », « solidarité », « social » comme autant de termes dont on aurait perdu le sens et qu’on se répéterait pour leur seule musique.

Leur stratégie d’Alzheimer, qu’ils dressent contre nous consiste à nous opposer sans arrêt l’insignifiant face au signifiant.

Sans aucune considération pour l’ancienneté, le sens global et historique de nos actions, on nous oppose, on nous met en concurrence avec des projets insignifiants, « one shot » pré commandés , prédigérés et juste sortis de l’œuf et qui n’ont pas d’autre fonction que de faire diversion, d’éparpiller les moyens et de justifier la précarité.

La stratégie d’Alzheimer permet aux décideurs sociaux de mettre en œuvre toutes les injustices, tous les clientélismes au nom même de la justice et d’une soi-disante impartialité. Elle permet de mettre sur le même plan ce qui ne l’est pas au nom de l’égalité, de commettre des injustices au nom de l’équité et surtout de ne jamais tenir aucune promesse et aucune parole, puisque le passé est occulté.

Et le plus surprenant bien entendu est que le public lui même, ces gens qui assistent à toutes ces grosses ficelles, la répétition des mêmes impostures, ne semblent pas avoir plus de mémoire ou de distance. Peut être ont ils perdu eux aussi tout souvenir immédiat et à court terme ? Ou, plus simplement encore, ils n’ont aucune idée ou aucune inspiration sur d’autres manières d’agir, de parler ou d’inventer.

Dans un tel contexte, tous ceux qui ont échappé à ce jour, encore à un tel fléau semblent paradoxalement inadaptés. On ne comprend plus leur méfiance, leur exigence : difficile de leur pardonner leur perspicacité.

Il n’y aura cependant pas de demain pour ceux qui ne savent pas retenir des leçons du passé, la stratégie d’Alzheimer apparemment efficace pour maintenir un statu-quo, pour entretenir les illusions va dans le mur dés lors qu’il s’agit de politique de la Ville, de l’École et du social. Les bilans sont sans appel. Les refus d’agir ont déjà trop coûté.

Contre Alzheimer, nous avons besoin d’une pédagogie. Celle ci doit pouvoir faire preuve des qualités inverses de cette maladie, et permettre de les développer.

Nous avons besoin d’une pédagogie d’histoire, qui donne du sens à l’évènement en l’inscrivant dans un mouvement, une généalogie, une perspective.

Nous avons besoin d’une pédagogie qui crée des traces, qui permette à chacun d’apprendre à devenir témoin, à apporter un point de vue, …et à ne plus se laisser faire.

Texte de Laurent Ott

Source : intermedes

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Une réponse à Pédagogie sociale : La stratégie d’Alzheimer

  1. BERNARD dit :

    Complètement d’accord. C’est lamentable de raisonner ainsi : les plus fragiles ne sont prêts de s’en sortir!

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