Janusz Korczak : Ce que l’on ne peut pas empêcher, il faut l’organiser

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Ainsi pensait Korczak, en se rendant compte, par exemple, de l’inefficacité de proscrire toute violence, et de l’inutilité de la dénoncer sans apporter aucune alternative. Démarche concrète, réaliste et matérialiste qui traduit la préoccupation d’un véritable éducateur. Mais au delà, affirmation et compréhension profonde du travail de pédagogue social.

Il y a tellement de chose , en effet, que l’on ne peut déjà pas empêcher alors qu’elles nous concernent et nous impactent directement !

Avant de concentrer toute mon énergie sur des violences éloignées, que l’on étale sous mes yeux, et que l’on présente comme insupportables, ne faudrait il pas que je prenne d’abord conscience de ces autres violences qui me concernent directement , moi où les groupes auxquels je prends part ? Certes. ce ne sont pas des violences si faciles à dénoncer; elles ne sont pas forcément en provenance d’enfants ou d’adolescents stigmatisés, ni si visibles et sonores, ni tellement entourées d’opprobre publique. Ce sont des violences bien plus intimes: celles qui nous entourent, qui nous baignent et que, pour cette raison, nous avons plus de mal à percevoir:

Violences de relégations ethniques, sociales qui sont d’autant plus cruelles et violentes qu’elles s’inscrivent dans le corps, la manière dont nous l’habitons, sa santé, sa représentation, son allure et sa dépréciation.

Violences économiques, que l’on ne peut mesurer que par des notions de privation, par essence, invisibles.

Violence de l’ignorance volontaire de ces conditions, de la réalité de la vie des gens qui n’est plu vue que dans les chiffres et sur dossier; personnes et groupes qui ne sont plus approchés, mais fantasmés de loin en loin.

Et enfin, violence de l’éloignement de soi, par manque de mots, par manque d’interlocuteurs, par manque de pouvoir de penser sa vie et sa condition personnelle et collective.

C’est parce qu’il se tourne vers la source des violences, parce qu’il prend conscience de la violence qu’il représente parfois lui même, parce qu’il comprend comment les politiques sociales et éducatives, en toute inconscience les renforcent souvent, que le pédagogue sait que non seulement il ne pourra pas empêcher leurs effets ici ou là mais qu’en plus ses priorités sont ailleurs.

Sa priorité , notre priorité est justement de susciter de l’organisation, de reprendre de la conscience et du pouvoir.

Si une minorité sur cette terre peut sans vergogne dominer, exploiter et reléguer une majorité de pauvres et de précaires, ce n’est pas parce que cette minorité possède la richesse, qu’elle monopolise les armes ou la culture; c’est parce qu’elle est organisée.

La véritable pauvreté, la véritable précarité c’est la désorganisation et la tâche de l’éducateur, du pédagogue social revient à cela: apprendre à chaque personne, comme au groupe que l’organisation est autant possible que nécessaire.

Nous devons apprendre à nous organiser en commençant par là où nous le sommes le moins présents: dans les brèches de nos vies, nos relégations, dans les espaces délaissés, décriés, les temps dits vides. Nous devons nous organiser dans ce que l’on a relégué à la vie privée pour que justement on ne l’organise pas: le couple, la famille, l’éducation, les amis, notre temps personnel.

Nous devrions organiser nos échecs, nos révoltes, nos colères pour sortir de l’impuissance. Ce n’est pas juste une question de sagesse et d’économie; il s’agit au contraire de retrouver ici la véritable intuition de Korczak.

C’est dans ce que nous ne contrôlons pas que résident nos meilleurs chances de produire une organisation efficace. Ce que nous contrôlons est souvent stérile et mort, sans surprise et sans avenir. C’est ce que nous ne contrôlons pas qui est la source d’énergie dont toute organisation a besoin pour naître.

Source : Pédagogie sociale développement communautaire

 

 NB : Janusz Korczak (né le 22 juillet 1878, mort le 6 août 1942), de son vrai nom Henryk Goldszmit1, est un médecin-pédiatre et écrivain polonais. Avant la Seconde Guerre mondiale, il est une des figures de la pédagogie de l’enfance les plus réputées. Il laisse son nom à la postérité pour avoir choisi délibérément d’être déporté vers Treblinka avec les enfants juifs du ghetto de Varsovie dont il s’occupait dans un orphelinat (voir le film d’Andrzej Wajda : Korczak, 1989).

« Le fait que Korczak ait volontairement renoncé à sa vie pour ses convictions parle pour la grandeur de l’homme. Mais cela est sans importance comparé à la force de son message », disait Bruno Bettelheim.

La dernière marche

Il disparut en même temps que ses enfants du ghetto en 1942, le 5 ou 6 août, décidant de lui-même et insistant même pour pouvoir accompagner ses enfants sur leur route vers les chambres à gaz de Treblinka. Le départ du ghetto a été maintes fois décrit par des témoignages extérieurs comme celui de Joshua Perle ou de Władysław Szpilman (dans Le pianiste).

Au petit matin du 5 ou 6 août 1942, des soldats SS, ukrainiens et lettons encerclèrent le Petit Ghetto. Selon Abraham Lewin, cela eut lieu le 7 août. Avant que le cortège ne remonte la rue Resursy Kupiecka, près de la rue Śliska, il n’est pas certain quelle fut la route empruntée pour aller au Umschlagplatz, peut-être de Karmelicka et de Zamenhof à Stawki, ou alors de Żelazna et de Smocza.

Korczak menait les enfants, sans chapeau, dans des bottes militaires, tenant deux enfants par la main. Il y avait dans le cortège 192 enfants et près de dix de leurs soignants, dont Stefania Wilczyńska. Les enfants marchaient quatre par quatre dans leurs plus beaux habits, portant le drapeau du Roi Mathias Ier. Ce même jour, l’armée nazie déporta d’Umschlaplatz 4 000 enfants des orphelinats et leurs aides du ghetto de Varsovie.

La pièce de théâtre de Liliane Atlan, Monsieur Fugue ou le mal de terre est inspirée par le dernier trajet de Korczak avec les enfants.

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