Stress au travail : « Éthique de l’inspection »


Une preuve que le système éducatif ne pourra pas être refondé
Le rapport du CS du SNPI confirme largement toutes les observations que j’avais accumulées au fil de ma longue carrière – 30 ans d’inspection de 1978 à 2008 – et particulièrement au cours de mes rencontres sur le terrain avec les enseignants.

Invité à présenter des conférences et à participer à des tables rondes dans toute la France métropolitaine et en Guadeloupe, par le SNUIPP, le SE, le SGEN et Sud Education et par les mouvements pédagogiques (ICEM Freinet, GFEN, Pédagogie institutionnelle) sans compter les rencontres occasionnelles quand j’étais invité par la ligue de l’Enseignement, la FCPE, les DDEN, la Ligue des Droits de l’Homme, etc.

J’ai fait deux constats

1° la souffrance des enseignants par rapport à l’inspection est une réalité qui n’est pas suffisamment reconnue ni dans les sphères ministérielles (de droite et de gauche) pour des raisons qui peuvent s’expliquer, ni au niveau des responsables nationaux des syndicats, mobilisés par des négociations corporatives dans lesquelles la qualité de la vie au travail n’est que très partiellement prise en compte. Il faut reconnaître aussi que plus on s’élève dans une pyramide, plus on est responsable, plus on s’éloigne des réalités de la base. On sous-estime toujours le développement du stress sous tous les prétextes, mais essentiellement pour éviter les réformes de fond qui seraient indispensables à la fois pour les personnels concernés et pour l’efficacité du système.

Le SNPI a le courage de décrire les problèmes avec lucidité et respect de chacun. C’est d’autant plus intéressant que chaque inspecteur est toujours persuadé que lui n’est pas concerné par les critiques, qu’il ya peut-être des problèmes chez les voisins, mas pas chez lui. Un de mes textes, qui a connu le plus grand succès, « Je suis content, je pilote », affiché dans de très nombreux bureaux de directeurs(trices), provoquait des réactions indignées des collègues, y compris chez les fanatiques formatés du pilotage par les résultats, cette stupidité, qui considéraient que le portrait du pilote formaté, aux antipodes de la pédagogie et des enfants, ne leur correspondait pas.

Le malaise s’est considérablement accru avec la politique mise en œuvre depuis 2007. L’ultra libéralisme autoritaire a produit des dégâts considérables. Démobilisation, lassitude, écœurement, résistance active et surtout passive, contournement pour satisfaire au besoin d’apparence, résignation se sont installés avec les pressions, les contrôles, les exigences, les sanctions, la paperasserie. L’évolution du recrutement et la disparition de la formation ont rapidement transformé les inspecteurs – pas tous, heureusement – en agents du pouvoir voire en propagandistes obligés.

2° la réforme fondamentale ne sera pas simple pour plusieurs raisons.

D’abord en raison du retard accumulé dans ce domaine. Il y a longtemps que, par rapport à l’évolution de l’école, des idées et de la société, les missions de l’inspection auraient du faire l’objet d’une sérieuse redéfinition et qu’une éthique de l’inspection – je fais référence au livre considérable de Dominique Senore – aurait du faire l’objet d’une réflexion approfondie entre inspecteurs et inspectés.

Quand les retards s’accumulent, le risque de fossilisation et de disparition menace.
Ensuite et surtout parce que les 5 années qui viennent de s’écouler ont créé une situation que d’aucuns espéraient bien irréversible, au sommet du ministère par des personnes qui sont toujours en place. Demander à des inspecteurs qui ont promu, imposé, développé, allant parfois au-delà des demandes de l’institution, de mettre en cause aujourd’hui tout ce qu’ils ont mis en œuvre ou tenté de mettre en œuvre est humainement difficile. Abandonner les politiques ultra libérales, les nouveaux vieux programmes de 2008 imposés autoritairement, les 4 jours, l’aide individualisée hors temps de classe, l’évaluationnite maladive et angoissante, le pilotage par les résultats et les feuilles de route, la pseudo formation, etc sera une épreuve pour des cadres confrontés à des publics qui ne seront pas dupes et qui attendent autre chose, autrement. Pas seulement des corrections aux marges.

La difficulté est énorme. Preuve en est que sur le terrain, la persistance à vouloir maintenir les politiques condamnées par tous provoque des incidents et des colères dans un nombre impressionnant d’écoles. Nous recevons tous les jours des témoignages accablants (par exemple : la remontée des résultats des évaluations : « le ministre n’en veut plus, mais moi, inspecteur, j’en veux, j’en ai besoin… »). J’en reçois personnellement beaucoup en raison des contacts que j’ai entretenus partout où j’ai pu rencontrer des praticiens. Plusieurs de mes amis, notamment Philippe Meirieu, en reçoivent autant. Jamais le système n’avait connu une telle situation, une telle rupture à réparer, même pas à l’époque de la loi d’orientation de 1989, dont il convient de rappeler qu’elle n’avait engendré l’autoritarisme, le formatage, les sanctions des années 2007/20012 ;

Il faudrait donc d’urgence s’engager tous sur ce chantier sensible qui sera l’une des conditions de la réussite d’une réelle et indispensable refondation.

Cela doit être l’affaire de tous : enseignants en premier lieu, cadres intermédiaires, cadres supérieurs, mais également, plus largement, les partenaires de l’école sachant que l’hypothèse du développement de projets éducatifs globaux territorialisés remettra en cause une scolaro centration obsolète et donc une redéfinition de la réussite éducative et de son évaluation.

Si déjà les syndicats d’inspecteurs pouvaient se mettre d’accord sur une proposition de rédéfinition des missions des inspecteurs en concertation avec les syndicats d’enseignants de leur fédération, on pourrait retrouver un peu d’optimisme et beaucoup de raisons de se remobiliser pour l’école du futur.

Pierre Frackowiak
IEN honoraire
Ancien responsable départemental, académique, national du SIEN UNSA Education

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