Les indignés : écart ou sur-place ? Désobéissance, résistance et insubordination

Ce texte n’est pas le produit de l’actualité immédiate puisqu’il a été initié, il y a plusieurs mois déjà, dans la perspective de replacer de façon plus théorique différentes expériences de lutte dites de « résistance » ou de « désobéissance » auxquelles certains d’entre nous ont participé de manière pratique mais aussi critique. C’est tout naturellement que nous avons décidé, au vu des événements actuels dans différents pays, de les intégrer à ce cadre théorique. Qui ne voudrait pas se plier à cette « discipline » de lecture méthodologique peut se reporter directement au point 6 et suivants.

1 –  Résistance au Pouvoir ou résistance aux dérives du Pouvoir ?

La résistance au Pouvoir met à nu la nature de domination de tout pouvoir et particulièrement sa forme politique et étatique. Elle est conforme, par exemple, à la démarche de La Boétie et à sa notion de « servitude volontaire », ou à celles des diverses traditions anarchistes, libertaires ou pacifistes. Elle est une résistance contre, qui ne peut souffrir de compromis et a fortiori de compromissions. En défendant ses principes, elle ne peut que se légitimer par rapport au propre sentiment qu’elle a d’elle-même. Un sentiment éthique qui ne peut attendre aucune reconnaissance de la part de ce qu’il combat. La révolte est sa forme d’expression historique même si cette révolte peut, elle-même, prendre des formes variées, individuelles ou collectives, légales ou illégales, violentes ou non violentes. Concrètement, d’ailleurs, ces formes se chevauchent ou se complètent1.

Mais, le plus souvent, la résistance n’est pas aussi générale. En effet, ce n’est pas la nature du pouvoir qu’elle met en cause mais le fait que certaines formes de pouvoir dépassent le cadre « normal » de leur exercice vers une situation d’exception2 dans laquelle le pouvoir étatique ne respecte pas les principes démocratiques et n’emploie pas les bons moyens qui s’inscrivent dans ce cadre normatif.

La fin ne justifierait pas toujours les moyens, certains d’entre eux pouvant être plus participatifs, plus consensuels, et d’autres plus hiérarchiques, autoritaires et répressifs. Ce type de résistance privilégie la désobéissance, une forme d’action qui n’implique pas la révolte globale contre un « système » ou ce qui est perçu comme tel (le capitalisme ou un régime despotique par exemple), mais seulement le refus de certains aspects de ce système. Ce n’est donc pas cet ordre dans sa globalité qui est jugé inacceptable, mais l’une de ses manifestations ou encore certaines de ses mesures. Dès lors, la désobéissance n’a pas besoin de faire état de sa propre légitimité universelle au-delà des logiques étatiques, car elle s’affirme d’emblée légitime contre ce qui serait illégitime y compris du point de vue de l’État3. Il s’ensuit qu’elle en appelle aux autorités et à la loi comme si elle attribuait au droit une totale neutralité à l’égard de l’État ou du moins du gouvernement en place.

La solution consisterait donc à utiliser la loi et le droit contre ce qui ne relèverait que de la force. À vouloir opposer l’attitude citoyenne du point de vue du peuple militant (l’obéissance aux règles indiscutables d’une « vraie » République, le respect des droits de l’homme, la prééminence de l’éthique face à la raison d’État) à l’attitude civique exigée par l’État (la relative fermeture des frontières car « nous ne pouvons abriter toute la misère du monde » et donc l’impossible légalisation de tous les sans-papiers, le renvoi des Roms, la lutte nécessaire contre l’insécurité, le terrorisme et la délinquance, le devoir de tout citoyen de participer aux élections, etc.). Mais l’intégration par tout un chacun de pratiques comme celles du tri des ordures ménagères, du port obligatoire de la ceinture de sécurité, le respect de l’interdiction de fumer dans les lieux publics montre à quel point le citoyennisme peine à se distinguer du civisme et en tout cas, ce serait une erreur de les considérer comme antagoniques. On trouve une bonne illustration de cette conception dans la préface de Philippe Meirieu au livre d’Alain Rafalo Résister et enseigner de façon éthique et responsable (Golias, 2011). Pour lui, la démocratie constitue l’horizon commun souhaitable. Il ne dit pas un mot des rapports sociaux puisque, implicitement, la société est définie comme un ensemble d’individus libres qui se sont donné contractuellement des règles, des devoirs et des droits dans le cadre d’un projet démocratique non discutable. La résistance ne doit donc nullement viser l’institution dont il ne faut pas compromettre le fonctionnement, mais seulement certaines de ses directives qui sont en contradiction avec le principe du « droit à l’éducation pour tous ».

2 –  La résistance peut-elle échapper au citoyennisme ?

Mais il ne faut pas se voiler la face. Ces formes de résistances correspondent le plus souvent à des actions défensives. D’où le lien fait par certains entre la notion de résistance et la démarche citoyenne. Il ne s’agit pas tant alors d’une insubordination à l’État ou envers un « système », mais plutôt d’une volonté de corriger des abus du pouvoir par la recherche de contre-pouvoirs, à l’initiative d’une « société civile »dont la réactivation apparaît pour eux comme une nécessité. C’est le sens des appels à l’action citoyenne.

Emblématique de cette démarche, « l’Appel des appels » se pose d’emblée dans l’espace public républicain comme si la République était exempte de crimes d’État, comme s’il fallait rétablir l’État jacobin contre « les dérives libérales ». C’est comme s’il était encore possible d’opposer l’État et la société ; le méchant Léviathan d’un côté, l’honnête « société civile » de l’autre et ceci, à une époque, celle de la société capitalisée, qui a transformé le premier en un cabinet de professionnels de la gestion des affaires courantes et éventuellement de la politique-spectacle comme en France avec Sarkozy et en Italie avec Berlusconi et la seconde en une agrégation d’individus atomisés.

On se heurte ici également à l’une des limites du mouvement des désobéisseurs quand il prône la désobéissance, mais « en conscience et de façon éthique et responsable », c’est-à-dire dans le respect du statut de fonctionnaire et de l’institution qui l’emploie. La pratique d’écart consistant à s’éloigner de la norme et à se distancier de la fonction se résorbe alors dans l’allégeance à une légitimité censée être au-dessus du pouvoir, celle de la mission de service public.

D’ailleurs, tous les actes de répression auxquels on assiste aujourd’hui dans la fonction publique mettent en accusation de telles pratiques sous prétexte qu’il ne faut pas confondre d’un côté, éthique personnelle ou citoyenne et de l’autre, responsabilité ou loyauté professionnelle par rapport à l’institution.

Néanmoins, on peut quand même distinguer ce qui relève de manœuvres politiques (voir le nombre important de vieux staliniens ayant signé l’Appel des appels) et ce qui relève de la lutte quotidienne même si celle-ci est aussi l’objet de convoitises de la part de partis ou groupes politiques. Des réseaux comme RESF tissent en effet, des liens, quadrillent le terrain et activent des pratiques de quartier ce qui est utilisable par la suite pour d’autres actions dans d’autres secteurs. Ainsi, dans le quartier de la Croix-Rousse à Lyon, le travail antérieur de RESF a facilité l’action du collectif Croix-Rousse parce que le terrain était préparé. On y a plus seulement affaire à des militants, mais à des habitants, des parents, des voisins qui peuvent occuper les écoles, refuser de signer l’autorisation de fichage de leurs enfants sur « base élèves », refuser de leur faire passer des évaluations pour la constitution du livret de compétence » et cela permet éventuellement de déboucher sur une critique du fichage généralisé, de la vidéo-surveillance etc.

3 –  La résistance peut utiliser le droit mais elle ne peut être un droit

Cette question était déjà au cœur des débats politiques chez les révolutionnaires français de la fin du XVIIIe siècle. Condorcet projetait d’inscrire la résistance dans la Constitution (cette idée est à la base du « citoyennisme » actuel), alors que Robespierre s’y opposait puisque pour lui cela signifiait l’assujettissement de la résistance exclusivement aux formes autorisées par la loi. C’est d’ailleurs ce que font les États contemporains en criminalisant toutes les luttes qui ne s’inscrivent pas dans le cadre d’un strict respect de la légalité républicaine ou étatique.

Or, en voulant faire la preuve de sa légitimité, la résistance est amenée à se soumettre à ce qui contredit son projet4 alors qu’à l’origine elle est basée sur l’insoumission, qu’elle n’a rien à négocier, qu’elle est, en premier lieu, refus. Elle est donc dans un conflit permanent entre son exigence de loyauté professionnelle ou citoyenne et la nécessité, pour exister effectivement, de se poser en écart ou à la marge de son lieu d’élection. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle prend parfois des formes souterraines si ce n’est clandestines5. Toutefois, le mouvement des enseignants désobéisseurs a aussi montré les possibilités et la force d’un mouvement résolument public avec la lettre « En conscience je refuse d’obéir » (novembre 2008). De la même façon, il a montré que cette désobéissance peut s’inscrire dans une critique de l’État sans passer par l’idéologie anti-étatique de type libertaire6 et une critique, pragmatique plus qu’idéologique, de syndicats incapables de concevoir une action qui ne prenne pas les formes traditionnelles de lutte du mouvement ouvrier officiel7. Nous citons ici longuement Refalo : « En réalité, les syndicats majoritaires8 sont en retard de plusieurs batailles. Ils ont oublié que “ce” [les guillemets sont de nous] pouvoir a parfaitement retenu les leçons du passé et qu’il s’accommode désormais d’une contestation légale quand bien même elle serait massive dans la grève. Le mouvement des retraites de l’automne dernier en a encore donné une illustration frappante. Finalement, il n’attend qu’une seule chose : que les syndicats continuent à “s’opposer” par la grève et la manifestation. L’évidence est pourtant là. Ce que “ce” [ibid.] pouvoir redoute d’abord, c’est l’insoumission des personnels et la désobéissance collective, seules résistances susceptibles de faire échec, dans l’action quotidienne, aux réformes destructrices » (p. 39, op. cit.).

Cette insubordination se retrouve à l’heure actuelle dans les actions de résistance aux effets dévastateurs de la technique (OGM, Gaz de schiste, nucléaire, TAV Lyon-Turin, etc.). Les protagonistes de ses actions mènent de front coups de force de petits groupes déterminés et actions de blocage ou d’occupation de site par une masse de personnes beaucoup plus importante et diverse. Mais cette résistance est limitée par le fait qu’elle se réalise au nom de critères (santé des aliments ou de la population, préservation de l’éco-système) qui sont eux-mêmes techniques. Et paradoxe de la situation : une conscience plus grande de l’interdépendance de tous les processus techniques conduit souvent à la paralysie mentale et donc à la paralysie de l’action. Il s’avère donc difficile de penser l’action de résistance ou plus généralement l’action politique en dehors des cadres imposés par le développement du capital9.

4 – L’insurbordination plutôt que la résistance

Cette résistance conçue comme insoumission (ou insubordination), même partielle (par exemple au sein de l’école) est en opposition de nature avec des initiatives telles que celle de « L’Appel des appels » parce qu’elles prennent justement pour cadre l’espace public de façon à susciter un rejet consensuel des excès et dérives d’une politique condamnée non pas parce qu’elle est une politique d’État, mais parce qu’elle est « une politique néo-libérale ». Il ne s’agirait alors que de retrouver des principes républicains oubliés comme le retour aux valeurs du Conseil national de la résistance (CNR) qui constitueraient en elles-mêmes un ordre républicain parfait et tout aussi parfaitement immuable. Peu importe alors que ce CNR soit à l’origine d’un gouvernement qui fera bombarder la population algérienne de Sétif par le ministre « communiste » de l’armée de l’air de l’époque10. En fait, on a affaire à une résistance à géométrie variable qui entérine les charters du ministre socialiste de l’Intérieur Vaillant, mais pas ceux de son homologue sarkozyste Besson. À la limite, on peut dire que Besson est plus cohérent car en passant d’un camp à l’autre il assure une certaine continuité droite-gauche qui est à la base de la logique de l’État et non pas de « ce » pouvoir11. Cette cohérence, certes désagréable, on ne la retrouve pas sous la plume de Salim Abdelmadjid (Le Monde du 5-6/09/2010) quand il expose l’idée que depuis le 6 mai 2007, « nous sommes quelques uns à nous considérer comme des résistants 12 » alors qu’il appartient à un parti de gouvernement (le PS) qui reconnaît la suprématie du suffrage universel et l’acceptation de ses résultats13. De toute façon, le propos de ce plumitif du PS est limité, comme celui de « l’Appel des appels » d’ailleurs, par le fait que cette résistance ne vise ici que la lutte contre l’inacceptable, une lutte difficile car cet inacceptable se serait sédimenté par l’acceptation de toute une série de faits précédents, tous aussi inacceptables. L’analyse ne remonte pas jusqu’aux causes de cette acceptation car la chaîne serait longue et obligerait à questionner la forme politique elle-même dans sa généralité et la forme démocratique en particulier ainsi que notre rapport à l’État.

Pour nous, les causes de cette acceptation (certains diront soumission mais le terme est impropre car il implique une extériorité des individus à leur propre existence sociale) résident tout d’abord dans la défaite des derniers mouvements à prétention révolutionnaires des années 60-70 avec la fin des grandes espérances pour un autre monde au profit d’un repli sur des « libérations partielles et privées » ; puis dans la victoire à la Pyrrhus d’une démocratie considérée simplement sous sa définition minimaliste de moins mauvais des régimes politiques au sein d’un capitalisme perçu comme horizon unique et indépassable. Tout cela produit une passivité qui enregistre la succession des événements et des normes instaurées dans l’indifférence. Pour le plus grand nombre, il n’y a alors plus rien de véritablement inacceptable, parce que c’est la société capitalisée, comme totalité, qui s’impose objectivement et subjectivement, à travers son propre discours.

Prenons un exemple très général : l’exploitation, au XXIe siècle, est condamnable, mais le capital est acceptable puisqu’il donne du travail et donc du revenu et de la consommation ; l’extorsion, le pillage des richesses, la rente, le gain financier, le travail des enfants sont condamnés, mais le profit est accepté s’il est bien utilisé, c’est-à-dire s’il est réinvesti productivement ; l’enrichissement aussi s’il est le fruit du travail ; les délocalisations sauvages ne sont pas acceptables, mais la concurrence et la compétition le sont. Cette sorte de schizophrénie à la fois individuelle et sociale ne semble pouvoir être dépassée que dans des situations qui rendent ces tensions insupportables. C’est, d’après ce que nous en savons, ce qui est en train de se passer dans certaines villes grecques.

Mais pour l’instant cela reste de l’ordre de l’exceptionnel, de l’insurrectionnel. Pour le reste, en temps dit « normal », quand la résistance s’inscrit dans le cadre de rapports sociaux non critiqués et d’une légalité républicaine rarement questionnée, cela lui enlève tout contenu autre que politicien — ainsi que vient de nous le montrer l’apposition de la signature de « l’indigné » Hessel au bas d’un appel à éviter un nouveau 2002 électoral sans la présence de la Gauche au second tour — mais en plus rend son développement hautement improbable. En effet, on en a eu deux exemples seulement dans l’histoire de la France :

  • Dans la Déclaration des droits de l’homme de 1789, l’article 2 appuie les droits sur la défense de la propriété (toujours l’hypothèse des droits naturels de la Renaissance14 et non les droits contractuels des Lumières) et l’assurance de la sécurité. Ce pacte tacite induit un transfert de souveraineté du peuple vers son ou ses représentants en échange de ces garanties. Il n’est donc pas question de résister à ce qu’on a choisi et les premiers constituants n’ont donc pas relevé la question d’une résistance ou d’une insoumission à un pouvoir qui ne se veut que la forme politique de la société civile. Mais dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793, ce droit à la résistance sera effectivement inscrit et même le droit à l’insurrection dans l’article 34. C’était reconnaître l’inévitabilité des conflits et même des futurs antagonismes de classe au sein de la société entre les gouvernants et l’État d’un côté, le peuple de l’autre. Cela fut repris dans une Constitution de l’an II qui ne fut jamais mise en place et encore moins appliquée. Ce droit disparaît ensuite de la Constitution de 1795 et entérine le début de la restauration thermidorienne puis bonapartiste.
  • Le projet de Constitution du 19 avril 1946 comprenait un article XXI qui stipulait la possibilité d’une résistance sous toutes ses formes quand le pouvoir viole la liberté (la légitimité de la résistance contre les nazis est encore vivace), mais cela disparaît de la seconde version votée le 27 octobre 1946 où elle ne trouve plus place que dans le préambule et sous une forme particulièrement restrictive et édulcorée : « Il est essentiel que les droits de l’homme soient protégés par un régime de droit pour que l’homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la révolte contre la tyrannie et l’oppression ». Ce régime se définit donc, en tant qu’État de droit comme un régime spécialement conçu pour empêcher toute action et opposition puisque c’est lui qui délimite ses bornes de légalité et d’illégalité. Le modèle achevé de ce type de régime sera institué par la Constitution de la RFA qui ôtera tout droit à l’expression politique du parti nazi bien sûr, mais aussi au parti stalinien et ensuite aux membres de groupes gauchistes à qui seront fermées les portes de l’administration dans les années 60-70.

C’était aussi le sens des fêtes du bicentenaire de la révolution française quand Michel Rocard déclarait avec l’appui de l’historien François Furet que le temps de la révolution était bien fini et que Pierre Joxe le ministre de l’intérieur « socialiste » indiquait lors d’un voyage au pays Basque : il n’existe aucune oppression qui justifie le recours à la violence ou à l’illégalité15.

La résistance reste donc le plus souvent un appel (cf. là encore « L’Appel des appels », mais à l’origine « l’appel du 18 juin ») ou une pratique de lutte qui n’a guère été employée que dans l’opposition à un occupant (résistance au nazisme, au colonialisme) ou parfois au fascisme comme en Italie, en Grèce ou en Espagne. Mais dans tous les cas il s’agissait d’une situation exceptionnelle qui impliquait une résistance armée. C’est ce que les groupes armés des années 70 ont essayé d’étendre à la situation troublée qui caractérisait cette époque. Analysant le pouvoir de leurs États respectifs comme particulièrement autoritaire, ils ne se considéraient pas comme des résistants (même si c’est peu clair pour les militants de la RAF allemande), mais plutôt comme des porteurs d’une offensive au cœur de l’État (BR italiennes, AD en France). Leur défaite a ouvert la voie à des formes plus alternatives mais aussi plus parcellaires et moins frontales comme les luttes contre le nucléaire en Allemagne et en France, la lutte contre les productions d’OGM ou l’opposition à certains tracés autoroutiers ou ferroviaires (tunnel du Somport, val de Suze pour le TGV Lyon-Turin).

5 – La désobéissance comme premier pas vers une pratique de crise

Si, nous l’avons vu, la résistance entretient un rapport ambigu à la légalité, la désobéissance, elle, ne s’y rapporte pas principalement parce que son cadre référentiel n’est pas institutionnel, il n’est pas de l’ordre de la loi. La désobéissance est éthique et invoque la légitimité de son action, y compris contre une majorité politique.

Ainsi, pendant la guerre d’Algérie, l’action des soldats du contingent « déserteurs » ou/et « insoumis » ne relève pas simplement d’une « désobéissance militaire », mais d’une conduite politique. Ils ont non seulement fait acte d’insubordination mais ils ont aussi élargi leur lutte contre l’État néo-colonial16.

Il s’agissait non seulement de désobéissance et d’insoumission mais aussi d’action contre-institutionnelle d’une portée qui se voulait universelle.

Toutefois, il ne s’agissait pas d’une « alternative » au sens contemporain du terme mais d’une opposition politique à la gauche institutionnelle qui menait la guerre d’Algérie17. D’ailleurs, l’émergence du PSU a été favorisée par ces réseaux, même si des futurs agitateurs d’idées de la fin des années 60 figurent, par exemple, dans « Le manifeste des 121 » (Guy Debord, Henri Lefebvre, René Dumont, Pierre Vidal-Naquet, etc.) en dehors de toute perspective partitiste.

Cette phase contre-institutionnelle a été créative, mais elle a été dépassée par les actions anti-institutionnelles de mai 1968. La contestation généralisée de toutes les institutions menée par le mouvement ne visait pas la conquête du pouvoir d’État, ni une alternance politique mais cherchait à dissoudre les médiations instituées pour créer des rapports sociaux qui ne séparent plus l’individu et la communauté humaine. La négativité historique exprimée par les contestataires s’est traduite par des luttes frontales contre les institutions de la société de classe et de son État-nation ; la dimension anti-institutionnelle y fut prépondérante. Le salariat, l’entreprise, l’université, la famille, le mariage, l’église, le parti, le syndicat, les médias, le sport, les rapports hommes-femmes, aucune institution n’a échappé aux critiques-en-actes des assaillants « du vieux monde ».

Ce dernier assaut de type prolétarien se voulait en continuité (et parfois en rupture) avec le mouvement ouvrier révolutionnaire. De son échec a émergé un mode d’action politique non-institutionnel fait d’alternatives, de pratiques « parallèles », de subjectivisation des relations et de désimplication de la sphère politique traditionnelle. Le local, le particulier, l’autonomie, le « sujet » deviennent, dans la crise ouverte de la reproduction, un opérateur du nouveau compromis politique. Les institutions n’ont pas disparu, mais elles sont résorbées dans une gestion des intermédiaires. Le salariat existe encore, mais il est instable, mobile, précaire ; l’école est présente, mais elle a perdu sa puissance de médiation sociale en se transformant en un vaste « dispositif de formation » ; le mariage n’a pas été aboli, mais il est assimilable à un Pacs étendu aussi aux homosexuels ; l’entreprise n’est plus un centre de production mais une stratégie de puissance économique et politique, etc.

Dans un tel contexte, les actuels mouvements d’insoumission et d’indignation ne situent pas leurs interventions au niveau du rapport aux institutions. Ils posent un constat : « cela ne peut plus durer », « rejoignez-nous ». Ils manifestent leur exaspération et leur colère, mais dans le respect des institutions. Combiné à ce constat d’insupportabilité des conditions de vie, un présupposé utopiste les anime : si un très grand nombre d’individus s’indignent, alors le cours des choses ne pourra plus se poursuivre en l’état ; nous sommes le rapport social et nous ne voulons plus le reproduire. Conscientisez-vous, proclament-ils… tout en continuant à travailler et à vous divertir. Non violence et bienveillance avec les autres êtres humains constituent le pôle humaniste du mouvement des indignés. En cela ils sont aux antipodes des groupes insurrectionnalistes qui désignent des ennemis extérieurs (L’État, les médias, les mafias, les puissants et les individus aliénés qui les supportent).

6 – L’indignation : force ou faiblesse des dominés ?

Mais sur quoi faire reposer une révolte, une insoumission ou la désobéissance ?

On ne peut plus le faire au nom de l’Histoire ; pas davantage on ne peut le faire au nom d’un messianisme révolutionnaire ou au moins a été défait ; on ne peut le faire au nom d’un intérêt qui n’apparaît plus que comme un intérêt particulier, à savoir, l’intérêt d’une catégorie ouvrière qui ne représente ni la masse des salariés en activité ni les « pauvres » de toutes sortes (personnes âgées en difficulté, chômeurs définitifs, femmes célibataires peu ou pas qualifiées, jeunes à la recherche d’emploi, jeunes à la recherche d’autre chose, etc.).

Mais peut-on le faire à travers un autre intérêt quand la société capitalisée évolue d’une façon telle qu’on ne peut plus déterminer un intérêt qui soit supérieur aux autres ? Peut-on le faire au nom de l’intérêt en général ? Alors, c’est retomber sur la notion « d’intérêt général » qui est d’ordinaire, dans les démocraties contemporaines, du ressort de l’État censé être le seul à avoir la hauteur de vue nécessaire pour trancher dans la jungle des intérêts particuliers18.

Peut-on alors le faire au nom de « valeurs » ? C’est ce que pense Hannah Arendt, dans son traité sur la désobéissance civile quand elle précise que « ceux qui se livrent à la désobéissance civile constituent en fait des minorités organisées, unies par des décisions communes, plutôt que par une communauté d’intérêts, et par la volonté de s’opposer à la politique gouvernementale, même lorsqu’elles peuvent estimer que cette politique a le soutien d’une majorité19 ».

Mais comment résoudre le problème si la majorité n’a pas conscience de ces valeurs ou continue à penser que les intérêts matériels sont souvent et surtout pour les plus démunis, supérieurs à ces mêmes valeurs ?

Les exemples fourmillent, mais contentons-nous d’un seul, très actuel : que pensent les travailleurs des entreprises du nucléaire de la valeur « Sauver la planète » si l’entreprise, outre le salaire consenti, leur offre par-dessus le marché confort et loisirs abondants et peu chers pour compenser les risques de proximité ?

L’indignation exprime assez bien l’impuissance des dominés dans ce contexte et la difficulté à se projeter vers un avenir dont on souhaite et dont on redoute en même temps sa dissemblance avec le présent. D’où le flou que l’on ressent non seulement sur le plan programmatique, mais sur celui même du désir qu’il n’est plus question de prendre pour la réalité, comme en 1968. Ce flou explique aussi le peu d’enthousiasme suscité par le « capitalisme vert » qui ressemble à un dernier substitut de révolution, acceptable pour la frange conservatrice de la société, à l’usage des réformistes ou des naïfs invétérés, mais à travers lequel la jeunesse a du mal à se dessiner un avenir.

Comme d’habitude, l’histoire des femmes et des hommes tranchera et sans doute avec brutalité. Mais la difficulté d’analyser le moment présent provient précisément du fait qu’il échappe aux cadres des théories anciennes et aux schémas mentaux inculqués par la tradition révolutionnaire. Il est donc probable que nous inventerons aussi des formes inconnues jusqu’ici et que la pression des circonstances, donc la contingence aussi, aura un poids déterminant….

Lire la suite : Temps critiques, le 12 juillet

Temps critiques : la revue

Avec le déclin du rôle historique des classes, la critique de la société capitalisée ne peut plus trouver l’essentiel de ses références dans les théories et les pratiques du mouvement prolétarien comme elle l’a fait depuis le début du xixe siècle jusque dans les années 70 du xxe siècle.

Aujourd’hui, même si les replis identitaires perdurent, si les intégrismes communautaires se renforcent en réaction à la domination planétaire de l’économie, on assiste aussi au retour d’une critique qui ne se limite ni au cercle étroit des « théoriciens » ni à une réflexion universitaire entachée de ses implications à l’État. Cette critique exprime concrètement le refus de la tyrannie du capital et des mythes de la société du travail, le refus d’admettre que les individus soient réductibles à une valeur économique ou sociale.

Temps critiques n’est pas une revue confidentielle s’adonnant à la pure théorie, mais plutôt un état des lieux de l’activité critique en France et dans le monde ; un effort pour concevoir une action politique qui tienne compte des transformations du capitalisme et de ses nouvelles contradictions ; une critique qui affirme le devenir-autre des rapports entre l’individu et la communauté humaine.

Source : Temps critiques

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