Compte-rendu des interventions au Forum du collectif Rased 62

Jean Biarnes professeur de sciences de l’éducation à l’université Paris XIII : « On chosifie l’autre afin de le maîtriser. »

Il est important de repérer ce qui se cache sous les changements de sigle ou de nom. Une « valorisation » peut masquer une disqualification. La logique d’inclusion qui intègre un objet est substituée désormais à  la logique d’intégration qui s’adressait à des sujets. On chosifie l’autre afin de le maîtriser. Tant qu’il reste sujet, le sujet humain reste partiellement illisible à l’autre et à lui même. Il peut alors être ressenti comme menaçant. Cette chosification et les contraintes de résultats mettent enseignants et enfants en état dépressif , ce qui les conduit ensuite à des réactions violentes pour combattre « le néant de l’être » : c’est la révolte pour vivre.

L’institution Éducation nationale aurait eu l’impression de vide quant au travail des GAPP et aujourd’hui des RASED, ceci en raison de leur autonomie de fonctionnement. Souvent et contrairement à d’autres dispositifs, le RASED ne passe pas par les services de l’IEN pour fonctionner.

Les 3 règles qui régissent désormais la société et en particulier le système d’enseignement

  • la règle de l’ingénieur : on remplace l’approche du complexe par l’approche du soi-disant compliqué, on remplace l’approche globale par l’approche morceau par morceau.
  • la règle du médecin : on procède à la médicalisation de tout ce qui peut apparaître comme hors norme. On recherche et trouve une maladie plutôt qu’un fonctionnement complexe qui cause de la souffrance.
  • la règle du comptable : elle demande de la productivité, même à l’école. Ce qui est au centre du système, ce sont les chiffres.

Enseignants et citoyens, il faut refuser de faire des enfants des élèves-robots et agir au contraire pour en faire des créateurs capables de s’adapter aux évolutions rapides du monde.

Claudine Ourghanlian enseignante spécialisée en « clis » :

« A-t-on encore le droit d’aller mal ? »

Claudine Ourghanlian s’est intéressée au terme de santé psychique. Elle se base sur la définition de l’OMS : « c’est un état de bien être physique, social et mental. » Elle précise que l’OMS pose la santé mentale comme un droit.
Un quart de la population adulte souffre de mauvaise santé psychique et un enfant en mauvaise santé  mentale coûte sept fois plus cher qu’un enfant « normal ».

Elle évoque ensuite le rapport Bocquel concernant la prévention sur la délinquance juvénile, qui met l’accent sur la responsabilité parentale. Elle ajoute, que selon ce rapport, on aurait aujourd’hui les moyens de repérer très tôt les enfants  qui seront plus tard des délinquants !

Se posent alors trois questions

1. Les réformes récentes de l’école sont-elles favorables à la santé psychique ?

Selon Claudine Ourghanlian, les réformes atteignent la santé mentale des enseignants (on fait car on nous le demande, on n’a pas le temps de penser).

2. Que faisons-nous aujourd’hui dans nos écoles pour qu’elles soient des lieux favorables à la santé de tous ?

Elle nous donne quelques pistes

  • Penser la classe comme un environnement favorable et de bien-être.
  • Être bien dans sa tête (livret d’accueil donné en juin pour la rentrée à venir).
  • Être bien avec les autres (repenser le coin regroupement, s’isoler quand on en a besoin).
  • Elle précise que la maternelle veut installer très tôt des attitudes, des comportements (Ex : ne pas bouger), des apprentissages qui serviront à l’école primaire ce qui diminue le sentiment de sécurité.

3. Que faisons-nous aujourd’hui dans nos écoles pour prendre en compte des enfants présentant des pathologies psychiques avérées ?

Certains enseignants sont démunis face à ces enfants : pouvoir en parler mais à qui ?

Selon elle, il ne faut pas forcer un enseignant à accepter un enfant difficile si cela est trop violent pour lui, il faut pouvoir en parler à l’équipe pédagogique (qui s’en sent capable? Comment aider l’enseignant qui prend cet enfant en charge?).

Claudine Ourghanlian aborde ensuite différents cas d’enfants de CLIS 1. Elle précise que ces enfants ont un problème avec le temps qui passe lié à une insécurité  fondamentale. Selon elle, l’école a tendance à renforcer cette insécurité et donc ces enfants accroissent leur mécanisme de défense.

De quoi ces enfants ont-ils besoin ?

  • Qu’on aille à leur rencontre.
  • Qu’on leur donne la parole (bonjour, comment ça va ?).
  • Qu’on les reconnaisse.
  • D’être sécurisé.
  • De notre indulgence.
  • De construire du symbolisme.
  • De l’exemple du maître qui prend le risque de la pensée.

Elle conclut en disant

« Nos élèves ont besoin d’avoir des adultes capables d’aller à leur rencontre, d’avoir des espoirs et des désirs ».

Daniel Calin professeur agrégé de philosophie, formateur d’enseignants spécialisés :

« Une raison d’espérer existe toujours dans la capacité des français à s’indigner et dans l’investissement fort qui reste sur l’école. »

Sécurité  et « espace mental libre » sont 2 conditions pour apprendre. Il ne faut pas être angoissé ou sur-occupé pour être disponible à l’apprentissage. Le pratiques évaluatives ordinaires sont elles-mêmes des systèmes à massacrer les élèves et en conséquence leurs familles. Elles récompensent rarement le véritable travail réalisé par l’enfant mais vérifient que l’enfant est capable de montrer ce qui est attendu par l’école.

L’école transforme les erreurs normales d’apprentissage en fautes morales : la conséquence en devient la condamnation et la sanction. Si les parents d’élèves qui rencontrent des difficultés ne hurlent pas, c’est parce qu’ils se sentent coupables et ceci parce qu’on les a préparés à être culpabilisés.

Le concept d’égalité des chances a remplacé  le droit à l’éducation. Il l’a fait disparaître.

Dans ses pratiques traditionnelles, l’école fait désormais peu d’espace pour l’indulgence car tout est référence à une norme difficilement accessible pour beaucoup d’élèves. Les évolutions depuis le ministère De Robien sont catastrophiques. Il y a derrière ces réformes une volonté et un projet qui attaque tous les systèmes de liens sociaux. Les livrets de compétences saucissonnables sont pires que la notation traditionnelle : ils substituent à l’approche globale du sujet une approche mécaniciste qui ôte l’accès au sens et fait disparaître pour beaucoup d’enfants ce qui pouvait leur donner la curiosité et l’envie d’apprendre.

La pression scolaire conduit les familles à « se ratatiner  » sur les domaines où ils sont les plus en difficulté, adultes et enfants. Elle pousse les enseignants à préparer les élèves aux évaluations nationales, à bachoter plutôt qu’à apprendre intelligemment.

De Pierre Delion praticien hospitalier, professeur de pédopsychiatrie à l’université Lille 2 :

« Les murs de nos institutions tiennent avec la peinture. »

Il y a besoin de laisser du jeu dans les esprits.

En jouant les enfants fabriquent de l’énergie qui leur sert ensuite à apprendre. Il n’est pas possible d’être sollicité en permanence. L’hyper-sollicitation s’oppose à la curiosité de l’enfant envers les choses du monde. L’exigence de sur-stimulation cognitive des enfants par les parents est une utilisation à bon marché de l’angoisse des parents. Il faut rendre le professionnel le plus disponible possible non par autorité hiérarchique mais par formation professionnelle et déontologique. Il faut jouer la solidarité contre l’individualisme.

L’objectif de l’école doit être de préparer les enfants à lire le monde.

Beaucoup d’enfants sont maintenant dans des pathologies limites. Ils ont besoin autour d’eux d’une équipe qui forme une « constellation transférentielle ». Celle-ci a une fonction contenante nécessaire pour l’enfant qui veut se reconstruire. D’où  l’importance de « la réunion », de celle où chacun parle de ce qu’il a vécu avec l’enfant et où va s’élaborer le sens de ce qui lui arrive et de ce qu’il faut essayer de faire pour l’aider. Cette réunion c’est l’oxygène psychique. Sur ce besoin de réunion et sur le droit de réunion, il ne faut pas céder.

Cette réunion d’élaboration psychique est plus importante que la réunion statutaire d’organisation. Pour chaque enfant, la « constellation professionnelle » est différente. C’est « un costume sur mesure » pour cet enfant et dans ce contexte.

Il faut penser à s’articuler même avec ceux qui ne pensent pas comme nous car la liberté de parole est la base de la démocratie.



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5 réponses à Compte-rendu des interventions au Forum du collectif Rased 62

  1. admin dit :

    Grand merci à Jacques Quentin et à Frédérique Jedreczak pour leur collaboration.

  2. gaisne sylvie dit :

    Merci de nous re-donner à penser

  3. Tess dit :

    Ce devait être passionnant.
    Mais quelle frustration d’entendre (ou de lire) ce qui me paraît tellement « évident » et de voir des réformes toutes aussi aberrantes et abracadabrantesques se mettre en place.
    Que pouvons nous faire (d’autre que la grève qui a ses limites!…) ?

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