Grenoble : Un autre point de vue

La Villeneuve, c’est la technopole

Ce qui se joue ces heures-ci à Grenoble se nomme une bataille d’image.

Une bataille cruciale pour le techno- gratin local si attaché à développer l’attractivité du territoire. Le « mythe grenoblois », façonné depuis des décennies par la propagande officielle, est le meilleur atout des chasseurs de têtes de la « Silicon valley française ». Il suffit, pour séduire les ingénieurs et cadres américains, allemands ou hollandais, dont les élus locaux sont si friands, de leur conter la belle histoire du « laboratoire grenoblois », capitale des chercheurs montagnards, et d’agiter sous leur nez les clichés publicitaires de la « Capitale des Alpes » : mère de toutes les technopoles, pionnière en tout, modèle de la ville du futur, « Brasilia », comme la nommait Paris Match en 1968.

Une experte ingénierie de population à l’œuvre depuis des décennies permet à la ville, à la fois d’enfler à toute vitesse avec l’objectif de devenir en 2020 « une métropole à échelle européenne » (le fameux Sillon alpin, de Genève à Valence), et de choisir ses habitants grâce à un tri qui ne dit pas son nom, mais qui filtre dans les déclarations des décideurs.

Florilège :

Un exemple d’expérimentation du « laboratoire grenoblois » ?

En 2002 la préfecture ouvre une cellule d’accueil, non pour les Roms expulsés du campus, mais pour les riches expatriés. Celle-ci est chargée de « répondre aux demandes d’inscription des enfants d’étrangers dans les établissements scolaires, et de mieux soutenir les parents dans leur implantation en Isère », tandis que des agences de « relocation » s’occupent « d’aplanir toutes les difficultés liées à l’installation. Pour un forfait situé entre 3000 et 4000 €, elles accompagnent les nouveaux venus dans leurs démarches : recherche du logement, démarches administratives, inscription à l’école, achat de la voiture ou du mobilier. Certaines affirment même pouvoir accomplir des « miracles », tels que l’obtention du permis de séjour en épargnant aux intéressés l’attente aux guichets de l’administration ! »
« C’est la tyrannie de la réussite, les pauvres laissent la place aux riches » (Bernard Pecqueur, ancien conseiller municipal PS).

Le Daubé, 04/06/02

« Il nous faut du pognon et des patrons » (Michel Destot).

Le Figaro, 1/10/98


« La qualité de vie devient aujourd’hui aussi déterminante que le dynamisme économique pour attirer entreprises, cadres dirigeants, chercheurs, étudiants et leurs familles respectives. (…) Il convient donc de développer une image valorisante auprès du grand public, afin que Grenoble soit reconnue comme une destination très prisée. » (Chambre de Commerce et d’Industrie de Grenoble, avril 2003, dont l’ex-président déclarait au Monde en 2004 : « J’ai l’habitude de côtoyer des socialistes, je n’ai rien à redire sur leur action économique »).

« Je préfère gérer des problèmes de riches plutôt que des problèmes de pauvres » (Michel Destot, maire PS de Grenoble).
28/02/04, réunion « Comprendre la Ville »


« Je peux ramener à Dominique (Strauss-Kahn) bon nombre de patrons du CAC 40 » (Michel Destot).

Le Point, 8/04/10
« J’avais envisagé l’espace libéré par la caserne de Bonne comme un espace de relance pour des gens à pouvoir d’achat élevé. Avec Minatec, on a 2000 personnes qui ne vont pas venir à Grenoble pour habiter en HLM. Il faut les loger in situ, dans la ville, où leurs femmes et leurs enfants ont une ville qui corresponde à leur niveau social. Sur l’espace de Bonne, on pourrait faire de l’immobilier de très grande qualité, un vrai centre culturel et d’habitat, et l’avenue Alsace-Lorraine, à côté, reprendrait l’allure qu’elle avait, celle d’une vitrine où les gens achèteraient des objets de classe au lieu d’aller les acheter à Lyon. Ce n’est pas contradictoire avec la mixité sociale ! » (Max Micoud, ex-conseiller municipal de droite)

Le Daubé, 14/12/01
« On n’attire pas Minkowski (chef d’orchestre) avec des MJC » (Destot).

Le Monde, 22/01/02
« On élargit le territoire (NDR : du centre ville, avec le nouveau quartier de Bonne) en faisant augmenter la qualité de l’offre, d’autant que nous avons une grande partie de la population possédant un pouvoir d’achat élevé  » (Geneviève Fioraso, adjointe au maire PS en charge de l’économie).

Le Daubé, 17/02/05
Les Affiches de Grenoble
En somme, vue de l’extérieur, de la Chambre de Commerce ou d’une salle blanche de Minatec, Grenoble est un rêve de technopole en expansion, peuplée de jeunes gens modernes, performants et bien rémunérés. Mais alors, d’où sortent ces sauvageons furieux, qui brûlent les voitures et tirent sur la police ? Où étaient-ils, tandis que le maire vantait partout le modèle de développement grenoblois, et assurait qu’en livrant la ville aux labos et aux entreprises high tech, il œuvrait pour « l’emploi, la première des solidarités »2 ? A quoi s’occupaient- ils, pendant que Destot « s’activ(ait) au sein de son club, Inventer à gauche », contactant Bouygues, patron de TF1, pour le compte de son ami DSK en prévision des prochaines présidentielles (cf Le Point, 8/04/10) ?

Ils vivaient à la Villeneuve, la face cachée de la technopole.

Jusqu’à ces jours-ci, Destot et ses complices, Safar ou Fioraso, avaient réussi à diffuser le mythe d’une « ville riche ». Las, le 20 juillet 2010 Le Monde le révèle à la France entière : « L’image de la « capitale des Alpes » écornée ». Ce n’est pas faute, pourtant, d’avoir enquêté et informé sur les ravages sociaux et humains de la technopolisation.

Depuis bientôt dix ans, Pièces et Main d’œuvre démonte le « laboratoire grenoblois » pour mettre à jour ses rouages : destruction du territoire, des quartiers populaires aux zones agricoles, au profit de l’industrie high tech ; connivence du techno-gratin qui défend ses intérêts derrière l’écran de fumée du social-futurisme ; expulsion des classes populaires du centre vers la périphérie (bientôt, le quartier Saint-Bruno en aura lui aussi fini avec ses pauvres), remplacées par les ingénieurs à hauts revenus dans des résidences Haute Qualité environnementale à 3500 € le mètre carré ; mais aussi et surtout aggravation du fossé entre le pouvoir et les sans-pouvoir par la technification.

La Villeneuve, c’est la technopole.

Ce modèle de ville moderne, fondée sur la liaison recherche-université- industrie-pouvoirs publics (civils et militaires), et sur la tyrannie de l’innovation – tu t’adaptes ou tu crèves. Ce que le techno-gratin a dissimulé, dans ses présentations PowerPoint des « atouts de l’écosystème grenoblois » pour pomper les subventions d’Etat et le label « Pôle de compétitivité mondial », c’est la place réservée à ceux qui ne s’adaptent pas, pas assez vite. Les 15 000 habitants de la Villeneuve n’ont pas le profil technopolitain des Ingénieurs, Techniciens, Cadres, qui cultivent tout ensemble la foi dans le Progrès, la dénégation et la bien- pensance autosatisfaite. Il fallait mettre quelque part les autres, si possible loin du centre ville où s’épanouissent désormais de gras vendeurs de vêtements de luxe et de vulgaires tenancières de « spas », équipés de 4×4 et de résidences sur les côteaux du Grésivaudan. Ce Grenoble-là, qui s’étale dans les pages glacées de magazines pour parvenus de province – tels ce « Beaux Quartiers », non distribué à la Villeneuve – a pointé sous Carignon, puis a été développé par Destot. Et chacun, parmi les 20 % de Grenoblois qui travaillent dans la recherche et l’enseignement, de faire semblant d’ignorer l’existence des en-dehors.

Ce qui nous attend maintenant, c’est la poursuite du programme de Technopolis. Enfin désigné publiquement, le nouvel ennemi va faire l’objet d’un traitement de pointe, comme toujours à Grenoble. Et Destot d’embrayer, les carcasses de bagnoles encore fumantes : « Nous avons été les pionniers dans de nombreux domaines, nous pouvons désormais l’être dans le traitement de ce nouveau fléau qu’est celui de la délinquance urbaine » (Le Monde, 20/07/10). Car, désormais, « la sécurité est la première des solidarités ».

Ça tombe bien, elle est aussi l’un des premiers débouchés de l’industrie high tech, ailleurs comme à Grenoble. Il faut s’attendre à voir fleurir, non pas des caméras de vidéosurveillance, mais des caméras intelligentes, à reconnaissance faciale et détection de comportements atypiques – ville pionnière oblige. Comme celles que concoctent les ingénieurs de l’INRIA de Grenoble, déjà testées en 2005 à La Villeneuve, en partenariat avec la société Blue Eye Vidéo. Bon, la technique était bancale, l’affaire a capoté, mais depuis on n’a pas arrêté le progrès. Les partenaires du Pôle de compétitivité Minalogic ont les cartons plein de projets de mouchards électroniques RFID, à disséminer sur le territoire pour mieux contenir la population dans les mailles du filet, selon le programme de la « planète intelligente » d’IBM auquel Michel Destot apporte son inconditionnel soutien.

Le maire-ingénieur de Grenoble, qui avoue regarder « attentivement l’expérience de Singapour », la ville électronique totalitaire où chacun est sommé de se comporter en fourmi numérique sous contrôle et surveillance permanente. Enfin, faisons confiance à Clinatec, le laboratoire très discret de Minatec dédié aux manipulations du cerveau, via implants électroniques, pour fournir au pouvoir les moyen de maintenir la « sécurité, première des solidarités. »

Source : http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=267

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