Luc Ferry : »On sait que le soutien ne sert pas à grand-chose, que ce n’est pas en tapant trois heures de plus sur la tête des élèves en grande difficulté qu’on va les rattraper. Le vrai but, derrière cette politique de soutien, était juste de supprimer les 8 000 postes de Rased  »

Luc Ferry :  » La violence et l’illettrisme ont-ils reculé ? J’en doute ! « 

Philosophe, Luc Ferry a été ministre de l’éducation de mai 2002 à mars 2004. Trop peu pour entreprendre les réformes qu’il souhaitait, assez pour critiquer celles en cours.

A part Luc Chatel, vous n’épargnez aucun de vos successeurs. Ne craignez-vous pas qu’on vous retourne le compliment ?

Non. MM. de Robien et Fillon ont fait tout ce qu’ils ont pu, mais, comme moi, ils ont été remerciés avant d’achever le travail. Quand on arrive au ministère en mai, la rentrée est déjà bouclée depuis le mois de décembre qui précède. Donc, pendant un an et demi, on ne peut rien changer d’important.

J’avais trois projets : les dédoublements de cours préparatoires pour lutter contre l’illettrisme ; les classes en alternance et la revalorisation de la voie professionnelle ; l’autonomie des universités. Les deux premiers ont été mis en place et supprimés juste après mon départ. Quant à l’autonomie des universités, Chirac m’a demandé d’enterrer le projet.


Vos successeurs ne sont pas restés plus longtemps. M. Fillon a laissé une loi, M. de Robien le socle commun et M. Darcos a assoupli la carte scolaire, lancé les stages de remise à niveau et l’accompagnement éducatif…

Dans les deux premiers cas, il s’agissait de conséquences directes du grand débat national que j’avais lancé sur l’école en 2003. Mais ne confondez pas les mots et les choses. Le problème n’est pas de faire bouger un texte de loi ni d’ajouter une notion abstraite, mais de changer la réalité.

La violence et l’illettrisme ont-ils reculé ? J’en doute. Quant à cette histoire de suppression de la carte scolaire, c’est une pure blague ! Non seulement on ne l’a pas supprimée, mais le vague assouplissement auquel on s’est livré n’a fait que renforcer les communautarismes. Un rapport de l’inspection générale est sorti sur le sujet, il est dévastateur. Pour le reste, toujours des formules ronflantes qui ne changent rien à l’échec scolaire.


Vous critiquez le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, mais n’aviez-vous pas vous-même amorcé cette politique ?

Sur le principe, je suis d’accord pour participer à la rigueur, mais le fait est que ça ne rapporte pas grand-chose par rapport aux problèmes que ça pose. Avec les actuelles suppressions de postes, on économise 500 millions d’euros par an. Cela plombe le ministre, empêche les réformes audacieuses et les économies sont annulées dans la seconde par d’autres décisions, comme la suppression de la pub à la télévision publique ou la TVA pour les restaurateurs, qui font perdre environ huit à dix fois plus que ce qu’on a économisé à l’éducation ! Ça vaut la peine ?


En 2004, vous aviez ouvert 30 % de postes de moins qu’en 2003 aux concours de recrutement d’enseignants de collèges et de lycées…

Je n’ai supprimé aucun poste de prof. J’ai simplement rééquilibré les choses entre le primaire et le secondaire. La polémique portait sur la suppression de 5 600 postes de surveillants et, surtout, de 26 000 emplois-jeunes. C’était absurde, car insignifiant en termes d’économie et désastreux politiquement. Dès le mois de juillet, j’étais carbonisé par ces deux mesures. Je l’ai dit, mais je n’avais aucun poids politique pour résister à Matignon.

Vous aviez abandonné l’idée de réformer la formation des  enseignants. Que pensez-vous de la réforme en cours de la formation des maîtres ?

Elle est calamiteuse. Luc Chatel le sait. Xavier Darcos lui a laissé une grenade dégoupillée. Supprimer les stagiaires est une idée de gestionnaire au petit pied. Cela fait gagner 15 000 postes, mais sur une seule année, ce qui ne règle rien au fond. C’est le type même d’une mesure cynique.

Pourquoi Xavier Darcos l’a-t-il entreprise, alors ?

Car la pression de Bercy était énorme, et que, ayant dû reculer sur la réforme du lycée, il n’avait plus d’autre moyen d’obéir à la demande. Supprimer des heures à l’école primaire était aussi une vraie faute, et Luc Chatel a raison de rétablir les classes du mercredi. Si on doit en supprimer, c’est au lycée, où les élèves ont beaucoup trop d’heures de cours.

En fait, le but de la suppression des heures au primaire – qui explique toute la pseudo-réforme du primaire – était de garder les vingt-sept heures hebdomadaires des professeurs tout en passant les élèves à vingt-quatre heures. On pouvait alors prétendre qu’avec ce différentiel de trois heures, on allait faire du soutien scolaire, idée populaire. La vérité est tout autre. On sait que le soutien ne sert pas à grand-chose, que ce n’est pas en tapant trois heures de plus sur la tête des élèves en grande difficulté qu’on va les rattraper. Le vrai but, derrière cette politique de soutien, était juste de supprimer les 8 000 postes de Rased  – Réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficulté – .

Comme vous voyez, la prétendue réforme du primaire n’avait rien de grandiose.


Les programmes de primaire, que vous aviez co-signés avec Jack Lang, avaient été bien accueillis. N’êtes-vous pas un peu dur avec ceux de M. Darcos ?

Ils sont vraiment très mauvais. Dire que l’on va faire des programmes courts sous prétexte de recentrer sur les fondamentaux relève de la démagogie. La vérité, c’est que, plus un programme est court, plus il est lourd.

Par exemple, si vous mettez au programme  » La Révolution française « , vous pouvez y passer votre vie. Pour vraiment aider les maîtres, il faut préciser, indiquer les points à traiter et justifier les choix. C’est d’autant plus utile que les manuels ne sont pas toujours bons. Les programmes actuels n’aident plus. En plus, ils contiennent des items du type  » Le sens de la construction européenne « , qui frisent le délire quand on pense à l’âge des enfants et aux vrais fondamentaux.


Vous n’aviez pas endigué le déclin de la filière littéraire. L’actuelle réforme du lycée va-t-elle dans le bon sens ?

L’un de mes anciens directeurs, Jean-Paul de Gaudemard, avait préparé une très bonne réforme du lycée, avec un tronc commun et une diversification des parcours.  Comme toujours, on a reculé et retiré le texte. Elle était destinée à sauver la filière littéraire. En même temps, elle rationalisait les options et permettait, en renonçant au redoublement, d’économiser au moins 40 000 postes sans nuire en rien à la pédagogie. Chatel fait tout son possible pour redresser la  barre.


Les Instituts de formation des  maîtres (IUFM) vont disparaître, vous devez être satisfait ?

C’est vrai, je préférais les écoles normales d’instituteurs aux IUFM. Mais on ne peut pas supprimer les IUFM et mettre les jeunes professeurs devant des élèves sans la moindre formation. C’est encore une réforme inspirée par le seul souci  budgétaire. Supprimer les IUFM, oui. Supprimer toute formation des maîtres, non !


Vous aviez aussi dû ajourner votre réforme de l’université. Quel regard portez-vous sur  celle mise en place aujourd’hui ?

J’ai toujours regretté que Chirac ait reculé sur ce point. Ce fut en outre une erreur politique : quand on ajourne par peur un bon projet, on désespère ses soutiens sans rallier ses adversaires. Valérie Pécresse – ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche –  fait du très bon travail, avec, il faut le dire, le soutien actif et constant du président Sarkozy.


Que pensez-vous des mesures de discrimination positive à l’entrée des grandes écoles ?

J’y suis totalement opposé. J’étais un étudiant boursier, et si on m’avait dit que je serais protégé par des quotas pour passer l’agreg, j’aurais démissionné ! En revanche, je suis pour le tutorat, tel que pratiqué à l’Essec – Ecole supérieure des sciences économiques et commerciales – ; pour qu’on aide ceux qui ont besoin d’être remis à niveau, pas pour baisser le niveau afin que tout le monde passe.

Etes-vous pour la suppression des  allocations familiales  aux parents d’enfants décrocheurs ?

J’ai toujours été contre. C’est ajouter la misère à la misère. Ce qu’il faut, c’est créer des filières d’excellence dans la voie professionnelle, pour qu’elle ne soit plus choisie par défaut. Puis, il faut instaurer des classes en alternance collège-lycée professionnel, voire collège-entreprise.

J’en avais créé pour 30 000 élèves, mais elles furent supprimées après mon départ. L’élève découvre des métiers, il s’y intéresse et on sauve des enfants comme cela. Ce n’est pas de l’apprentissage, car on les maintient dans l’enseignement général, en conservant l’essentiel du programme du collège, aménagé pour dégager deux ou trois après-midi par semaine. Ce qui leur permet, le cas échéant, d’aller jusqu’au bac.


Vous avez écrit  » Combattre l’illettrisme  » (Odile Jacob, 2009). Luc Chatel vient de relancer la lutte contre ce fléau. Quelles en sont les causes et les solutions ?

Ni la méthode globale ni la télévision. La vérité, c’est que, depuis les années 1970, la rénovation pédagogique a tout misé sur la spontanéité et la créativité. On a oublié qu’il y a deux domaines – la civilité et la langue maternelle -, où on apprend par héritage.

On n’invente pas les formules de politesse à la fin d’une lettre ni les règles d’accord du participe. Je ne propose pas un retour aux blouses grises et aux plumes Sergent Major, mais un dédoublement des cours préparatoires (CP) dans les classes difficiles. Quand le maître a douze élèves, il peut faire le diagnostic et la remédiation en même temps ; agir avant que la difficulté ne s’enkyste. J’avais mis 75 000 enfants dans des cours dédoublés. Mais ça a aussi été supprimé.


Seriez-vous tenté de revenir Rue de Grenelle ?

Non, je veux me consacrer entièrement à ma vraie vocation, l’écriture. Mais, si je revenais dans ce ministère, ce serait à deux conditions. D’abord, de pouvoir réformer avec un autre objectif que les suppressions de postes. Ensuite, être assuré de rester au moins quatre ans. On a été cinq ministres en sept ans ! La durée de vie du ministre de l’éducation, actuellement, c’est juste le temps qu’il faut pour ne rien faire. De là le sentiment que le  » mammouth  » est irréformable. A ce compte, rassurez-vous, il n’y a aucun risque de me revoir.

Propos recueillis par Marc Dupuis pour le journal « Le Monde » du 14 avril 2010

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