Une machine à donner des gifles.

Dans un « débat » télévisé, je rencontre Alain Finkielkraut, qui ne se départit jamais d’un gros cahier plein de notes. Étonnant rituel, car, à longueur d’intervention, il débite le même discours ! Dès lors, quel besoin d’anti-sèche ? En moins d’une semaine, je l’aurai entendu ressasser  cette vielle antienne du « tout fout le camp, l’école est un bouge, les profs s’habillent, parlent et pensent comme des enfants, le texto tue l’orthographe, l’ordinateur est le cheval de Troie de la barbarie, l’article de journal (souvent l’un des siens…) a remplacé le grand texte classique », etc.

Je trouve injuste d’accabler les enseignants et d’épargner les politiques dont, par ailleurs, notre philosophe ne supporte pas qu’ils fassent l’objet de la dérision de quelques radiophoniques Diogène post-modern. Le système et ceux qui le soutiennent échappent toujours à la vindicte du penseur alors qu’il n’économise jamais ses flèches contre «  profs », comme il dit, pour les distinguer des « professeurs » qui, eux, méritent les lauriers du penseur de La défaite de la pensée.

Un  petit calcul effectué avec des amis lors d’un déjeuner en terrasse pour profiter des derniers rayons du soleil d’été débouche sur ces conclusions sidérantes : Ma compagne enseigne l’italien dans le collège de la ville que nous habitons. Dans une classe, elle vient d’accueillir 30 élèves qui commencent l’apprentissage. Elle leur donne 3 heures de cours par semaine pendant 36 semaines dans l’année. Un bref calcul permet de constater que chaque séance de 55 minutes amputée de 5 minutes pour l’administration (appel, remplissage du cahier d’absences et autres rituels disciplinaires) se réduit déjà à 50 minutes. Soustrayons encore 3 contrôles écrits par trimestre, donc 9 heures dans l’année, puis le temps de parole de l’enseignant.

Si chaque élève prend la parole et qu’on divise le temps pédagogique résiduel par le nombre d’élèves, on obtient une minute de pratique de la langue par séance, soit 3 minutes dans la semaine . Multiplions par 36 semaines : un élève aura parlé un peu moins de 2 heures dans l’année. Multiplions par les 4 années d’un parcours normal en collège et l’on obtiendra environ 7 heures pour la totalité de son séjour…

Sept heures de pratique de la langue sur 4 années de cours ! Qui peut croire qu’avec cet idéal pédagogique de l’école dit républicaine une personne ainsi maltraitée sur le terrain des langues vivantes puisse un jour ne serait-ce que parler italien dans un restaurant pour commander correctement son dîner ?

Au lieu de râler contre les enseignants qui effectuent un travail psychologiquement épuisant, symboliquement peu gratifiant et financièrement dérisoire (vu le temps de formation investi pour l’obtention d’un diplôme avant le premier poste), notre Alceste ferait bien de faire fonctionner sa machine à donner des gifles avec les pédagogues détachés au rectorat, les allumés de science de l’éducation, des inspecteurs pédagogiques sanglés dans leur suffisance, les conseillers techniques du ministère et toute la cohorte des politiciens qui constituent la tête de cette mafia détestable qu’est la dite Éducation Nationale…

Qu’on gifle ces crétins dangereux, certes, mais, de grâce, qu’on épargne les enseignants, ces soutiers qui bricolent dans l’incurable quand ils n’avaient pas des somnifères pour des vacances éternelles.

Michel ONFRAY.  Siné Hebdo  (n° 55 Mercredi  2 » septembre 2009)

Avec l’aimable autorisation de l’auteur.

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