Au cœur des RASED : Enseignante spécialisée de rased dans les côtes d’armor, Isabelle Daniellou nous parle de son métier en voie de disparition.


Peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Isabelle Daniellou. Je suis enseignante spécialisée au sein du RASED (réseau d’aide et de soutien aux élèves en difficulté) de Tréguier, circonscription de Paimpol, en tant qu’enseignante chargée de l’aide psychopédagogique (option E). Je suis en poste avec une psychologue scolaire et une autre enseignante E. Lors de la rentrée scolaire dernière, notre collègue rééducateur (option G) partant en retraite n’a bien évidemment pas été remplacé : nous avons donc perdu un poste. Je suis chargée de l’aide au sein des écoles de l’Ouest du secteur du réseau qui comprend 18 écoles et s’étend sur un espace de 150 kilomètres. Je travaille actuellement dans 12 écoles : je parcours entre 600 et 700 kilomètres par mois sans compter les allers-retours de mon domicile à mon lieu de travail (75 kilomètres quotidiens). J’ai été pendant 25 ans institutrice dans le circuit ordinaire et ai commencé ma formation professionnelle spécialisée en 1998.

Pourquoi en es-tu venue à être enseignante spécialisée ?

J’ai rencontré beaucoup d’enfants n’ayant pas le bagage scolaire de base, à savoir une appréhension de l’écrit correcte et une connaissance mathématique en arithmétique suffisante. Je me suis retrouvée démunie face à leurs difficultés. J’ai essayé de mettre en place un fonctionnement plus coopératif mais me suis souvent trouvée en butte à l’inertie de l’Éducation Nationale, à l’incompréhension de mes collègues et des parents d’élèves. D’autre part, face à la limitation progressive de la liberté pédagogique et au retour en force de méthodes sélectives, j’ai estimé qu’en tant qu’enseignante spécialisée, intervenant auprès d’élèves en grande difficulté, j’aurais plus d’espace de « manœuvres ».

Décris ton travail au sein du RASED où tu interviens.

En tant que professeure des écoles chargée de l’aide pédagogique, j’essaye à la fois de prévenir les difficultés, en maths et en français, et d’y remédier en utilisant des outils pédagogiques. Mais mon travail se borne actuellement à la remédiation, les demandes étant trop importantes numériquement pour que je puisse faire de la prévention. Je travaille avec des élèves de cycle 2 (grande section, CP, CE1) et de cycle 3 (CE2, CM1, CM2).

Voici mon emploi du temps du mardi : j’interviens à Lanmérin, à 10 kilomètres de Lannion, où je réside, auprès de deux élèves de CP pour une remédiation en lecture ; je vais ensuite à Quemperven, autre village du regroupement pédagogique intercommunal, 6 km plus loin, où là, deux élèves de CM revoient des notions arithmétiques de base.L’après-midi, je me rends à Plouëc du Trieux, à 30 km, dans les deux écoles où j’aide des élèves aussi bien de maternelle que d’élémentaire dans les domaines de la langue orale, écrite et des mathématiques. Les outils pédagogiques que j’utilise sont divers et variés à la restriction près que mon coffre de voiture n’est pas extensible et que les outils à ma disposition dans les écoles ne sont pas toujours « à la hauteur » des dispositifs que je pourrais mettre en place.

Quels sont les profils des élèves en difficulté ?

9/10 des élèves en difficulté sont des garçons, ce qui pose question. Ils ne rentrent pas dans l’écrit, ont beaucoup de mal à rester assis dans des espaces clos et à fixer leur attention. Ils nourrissent un « contingent » d’enfants considérés comme ayant des « troubles de comportement ». J’expliquerais cela de deux façons : les parents n’ont pas les mêmes exigences vis-à-vis des garçons que vis-à-vis des filles. En général, on s’attend à ce qu’une petite fille soit sage alors qu’on accorde plus de « liberté d’action et de paroles » à ces futurs hommes. Du coup, ces derniers sont « inadaptés » au système scolaire actuel qui les oblige à être beaucoup trop statiques et sages à leur gré. D’autre part, la représentation du monde du travail qu’ont ces garçons est basée sur leur vécu : beaucoup de leurs pères sont dans des situations financières précaires sinon au chômage. Leurs parents ont souvent un passé scolaire difficile qui les placent « en retrait » et ne leur donnent pas les capacités « d’épauler » leur(s) enfant(s).

Je remarque aussi le fossé qui se creuse entre le « niveau scolaire » des élèves en difficulté et celui des élèves dits normaux. Cela peut s’expliquer entre autres par le fait que des enfants qui étaient aidés par le RASED « bénéficient » maintenant des deux heures hebdomadaires de soutien scolaire mis en place depuis la rentrée et que nous nous retrouvons avec les élèves les plus « faibles scolairement ». Je prends en charge des élèves qui ne savent pas ou très peu lire au cycle 3 : quand on sait que le maximum qu’unE enseignantE peut accorder au temps de lecture sur une journée est de 5 minutes pleines, cela n’est pas surprenant. Les enfants qui ont du mal à comprendre comment fonctionne la lecture n’y trouvent pas leur compte !

Que penses-tu de ce qui se passe actuellement dans l’Éducation Nationale et plus spécifiquement du démantèlement de l’enseignement spécialisé ?

La casse de l’enseignement public ne date pas d’aujourd’hui. Je considère qu’à partir du moment où on a créé des statuts différents pour faire le même métier, « le ver était dans le fruit ». Et ça, depuis la loi Jospin de 1989. La création du professorat des Écoles avec exigence d’un niveau DEUG [1] puis licence et la mise en place de projets d’école, entraînant automatiquement concurrence entre les établissements puisqu’ils devaient être validés pour être subventionnés, ont amorcé la privatisation de l’école publique. Depuis, les lois qui se sont succédées ont créé des emplois payés au rabais.

Pour l’enseignement spécialisé, sous couvert d’une noble idée, c’est-à-dire l’intégration des enfants handicapés à l’École, on a toiletté la loi sur le handicap de 1975 et on a créé des MDPH (maisons départementales pour les personnes handicapés) ; l’État se désinvestit en partie de l’intégration scolaire et pour que les enfants bénéficient de certaines prestations, leurs parents doivent déposer un dossier auprès de la MDPH départementale dont ils dépendent. Soit les élèves sont déclarés handicapés, et alors on met en place tout un dossier avec intégration et/ou aides à la clef, soit ils ne le sont pas et on fait avec ce qu’on a, c’est-à-dire pas grand-chose.

Cela aboutit à la situation contre laquelle on a lutté dans les années 70 : le retour à une ségrégation puisque l’on évalue de plus en plus pour placer les enfants dans des cases dont ils sont prisonniers. L’aide apportée par les RASED s’en voit réduite à la portion congrue, puisque ces derniers sont sollicités une grande partie de leur temps pour des évaluations et des élaborations de dossiers, au détriment des autres actions qu’ils devraient mener.

Quelles sont, selon toi, les luttes à mener pour une amélioration de la situation actuelle ?

Je pense qu’il faut lutter pour obtenir un nombre de postes conséquent et la titularisation sans conditions de tous les emplois précaires de l’Éducation Nationale.

Si nous étions dans une École basée sur le respect de l’enfant acteur de son savoir, avec des conditions matérielles et humaines le permettant, peu d’élèves auraient besoin d’un enseignement spécialisé, voire aucun. Mais, actuellement, nous en sommes loin. Les connaissances que j’ai acquises au cours de ma formation et dans mon travail seraient alors tout à fait transférables dans le contexte d’une classe dite ordinaire.

Sud éducation Côtes d’Armor


sud education : http://www.sudeducation.org/

sudeducation 59/62 : http://sudeduc5962.lautre.net/

[1] Diplôme d’Étude Universitaire Général, deux années après le bac

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