Lettre ouverte à Xavier Darkos envoyée le 28/01/09 par le « Collectif RASED 62 »

Arras, le 24 Janvier 2008

Nous, enseignants de RASED du Pas de Calais regroupés au sein du « collectif Rased 62 » vous écrivons cette lettre aujourd’hui car en conscience nous ne pouvons plus nous taire, nous ne pouvons rester sans réagir face à ce que nous considérons comme le démantèlement des fondements de l’Ecole Publique de notre pays.

Dans votre réponse du 26 /11/08 à la question d’un député de la Charente  vous stipulez que «  les élèves rencontrant des difficultés reçoivent l’aide nécessaire pour les surmonter » dans le cadre de l’aide personnalisée. Cette mesure peut s’avérer appropriée pour certains élèves ayant des difficultés passagères et ponctuelles mais c’est une réponse insuffisante voire inadaptée pour ceux qui ont des difficultés persistantes et résistantes à la différenciation pédagogique mise en place par les enseignants des classes ordinaires.
Dans les classes, les collègues apprécient à la fois le travail en petits groupes de l’aide personnalisée, mais formulent aussi leur impuissance à faire évoluer les élèves résistants.

De plus, cette aide personnalisée :

– alourdit le temps de présence des élèves les plus fragiles sans tenir compte de leur rythme
biologique.

– entrave la communication éducative entre parents, enseignants et membres du RASED.

– ne peut pas s’adresser à certains élèves trop rétifs à l’école, pour lesquels rajouter un peu plus de
scolaire ne ferait que rigidifier le blocage.

Ces constats viennent confirmer la réelle nécessité de professionnels formés au traitement de la difficulté grave et persistante.

Or, depuis la mise en place du soutien hebdomadaire, la confusion a été entretenue entre aide spécialisée et aide personnalisée, et le discrédit a été porté sur les interventions des maîtres spécialisés, sans qu’aucune évaluation qualitative sérieuse du dispositif RASED n’ait été conduite.

Les spécificités des différents membres du RASED ne sont plus reconnues aujourd’hui par votre ministère. Vous proposez d’ailleurs, dès cette année à 3000 d’entre nous de redevenir des enseignants traditionnels sans pouvoir mettre en œuvre la spécialité pour laquelle nous sommes formés. Cette « sédentarisation » en classe ou comme enseignant surnuméraire sur une école serait alors synonyme de « dé-spécialisation ».

Certains d’entre nous, ciblés par un IEN selon des critères inconnus, devront assurer une tâche irréalisable : être à la fois enseignant au cœur de la classe et enseignant référent pour les enfants en difficulté.

Cela ne permettra pas aux élèves de mettre à distance le regard du maître, des camarades, le poids de l’évaluation dans la classe qui les empêche momentanément de dépasser leurs difficultés.
Ce travail de mise à distance et d’écart avec la norme scolaire reste nécessaire à la prise en compte de la difficulté persistante : c’est le fondement même de l’aide spécialisée.

De plus, nous ne pourrions pas assurer nos missions d’enseignant spécialisé dans de telles conditions. Nous serions alors confrontés comme les autres enseignants de l’école à la gestion quotidienne de la classe sans avoir les moyens de porter un regard distancié sur les élèves en difficulté et de croiser les regards avec d’autres partenaires (CMPP, médecin scolaire, SESSAD, assistantes sociales, familles) Qui assurerait le rôle de médiation et de coordination entre les différents partenaires ?

Quant à la mission floue dévolue aux personnels sédentarisés dans une école, elle nous apparaît comme une régression, un retour aux Groupement d’Aides Psycho-Pédagogiques. Ces mesures vont réduire considérablement le champ d’intervention des RASED restants, alors que 14000 enfants supplémentaires devraient être inscrits dans les écoles à la rentrée prochaine.

Nous nous permettons de vous rappeler les finalités du RASED , B.O n°19 du 9 mai 2002 :

”Le dispositif d’aides spécialisées, contribue à assurer, avec les équipes pédagogiques, d’une part, la prévention des difficultés préjudiciables à la progression dans le cursus scolaire ou à une bonne insertion dans la vie collective et, d’autre part, la remédiation quand les difficultés s’avèrent durables et se traduisent  par des écarts d’acquisition attendues ou par un défaut durable d’adaptation à l’école et à son fonctionnement particulier”.


Nous considérons que le dispositif d’aides personnalisées pour les élèves en difficulté n’est qu’un prétexte budgétaire pour supprimer les RASED.

Par qui ces élèves à besoins particuliers adressés précédemment aux RASED seront-ils alors pris en charge ?

Certaines familles feront certes la démarche de s’adresser à l’extérieur de l’école, aux orthophonistes, aux CAMPS et CMPP, mais ces professionnels sont déjà débordés, et les délais de prise en charge seront encore allongés. D’autres familles acceptent de travailler avec le RASED parce que c’est un dispositif interne à l’école, mais ne feront jamais la démarche de consulter d’autres organismes. Nombre d’enfants se retrouveront sans aide, laissés pour compte.

L’objet de notre lettre est de vous informer que nous ne serons ni acteurs ni complices de ce processus. Si aujourd’hui, nous décidons d’entrer en résistance, c’est par nécessité. Pour servir la cause de l’intérêt public, les membres du RASED signataires s’engagent devant vous :

– à ne pas leurrer les familles, qu’ils rencontrent lors de leurs différentes prises en charge et à les informer sur les lourdes conséquences de la disparition des membres du RASED pour leurs enfants.
à ne pas laisser croire que les nouveaux dispositifs proposés (aide personnalisée et stages de remise à niveau) permettront de traiter la grande difficulté et réduiront ainsi l’échec scolaire. C’est parce que les membres du RASED côtoient quotidiennement la difficulté scolaire qu’ils sont à même de déclarer ces dispositifs inadaptés. C’est pourquoi, nous demandons le gel de l’aide personnalisée et suggérons que de nouveaux dispositifs réfléchis et élaborés avec les enseignants puissent répondre de manière cohérente aux besoins de nos élèves.

– à ne pas cautionner la création des jardins d’éveil payants car comme le souligne Philippe MEIRIEU « ce sont des systèmes de garde aux ambitions éducatives bien moins grandes » entraînant à termes la disparition de l’école maternelle dont « les modèles pédagogiques sont solidement ancrés dans une tradition et étayés par la recherche » ayant pour « obsession de rétablir, par l’Ecole, un peu de justice sociale. » La scolarisation tardive de certains élèves issus des catégories socio professionnelles les plus précaires augmentera inévitablement l’échec scolaire, il en résultera un nombre plus élevé d’enfants en difficulté à gérer dans les classes. L’enseignant sera alors bien démuni et portera seul la lourde responsabilité du traitement de la difficulté.

– à ne pas postuler sur les postes fléchés, ou sédentarisés. Il nous apparaît en effet que cette mesure est trompeuse pour les parents dont les enfants sont actuellement suivis par un des membres du RASED et pour les enseignants spécialisés E ou G qui s’engageraient à accepter un poste dont le profil et les conditions qui s’y rattachent ne sont pas explicitement et clairement définis par le ministère.

Les enseignants qui ont choisi un jour de se spécialiser l’ont fait pour combattre au plus près et de manière différente la difficulté scolaire en s’engageant auprès de ces élèves qui la vivent quotidiennement.

C’est pourquoi, nous vous demandons Monsieur le Ministre, de renoncer à la sédentarisation des enseignants spécialisés. Nous demandons de surcroît la création de plusieurs milliers de postes RASED afin de ne pas laisser dire que  nos actions sont dispersées et inefficaces quand dans les faits les RASED sont le plus souvent incomplets et en nombre insuffisant.

Les enseignants des RASED restent attachés aux valeurs de l’école Républicaine, Laïque et Gratuite et continueront à promouvoir cette école de la réussite pour tous.

Nous vous assurons, Monsieur le Ministre de nos sentiments déterminés et respectueux.

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