Lettre ouverte à Monsieur l’inspecteur d’Académie de Montpellier

Jean-Marie Muller, écrivain

Monsieur l’inspecteur,

J’ai lu avec attention l’interview que vous avez donné le 6 janvier 2009 à Montpellier journal au sujet du mouvement de désobéissance civile des professeurs des écoles qui se développe dans votre département.

Si  je vous ai bien compris, l’essentiel du message que vous avez voulu faire passer se résume par ces propos : « Un fonctionnaire obéit aux instructions de la République, il n’y a même pas à discuter. C’est même ce qui fait l’honneur des fonctionnaires de l’État. » Ainsi, toute votre argumentation se réduit à prétendre que « la totalité des fonctionnaires de l’État » doit se soumettre à la politique décidée par l’État. Dès lors, vous croyez pouvoir affirmer que Monsieur Bastien Cazals, en désobéissant à cette politique et en engageant tous ceux qui sont du même avis que lui à désobéir, « porte une ombre terrible à l’honneur professionnel de tous les enseignants de ce département qui font leur travail avec une conscience professionnelle absolue ». Vous vous excusez d’être sur ce point « extrêmement ferme parce que c’est intolérable ».

Permettez-moi de venir contester radicalement l’idée que vous vous faites de la déontologie d’un fonctionnaire de l’État. Vous vous faites une bien piètre conception de l’honneur d’un fonctionnaire en affirmant ainsi sans détour qu’il consiste seulement à obéir sans discuter aux décisions prises par l’État. Un fonctionnaire est un homme responsable avant d’être un sujet obéissant.Et un homme responsable obéit aux exigences de sa conscience avant de se soumettre aux injonctions de l’État.
Et vous-même, Monsieur l’inspecteur, vous vous faites une bien piètre idée de la démocratie en voulant caporaliser tous les enseignants qui travaillent sous votre responsabilité. N’auriez-vous  jamais entendu parler de l’obligation même pour les baïonnettes d’être intelligentes ? Vous alléguerez probablement qu’en France nous sommes en démocratie et que, de ce fait, les décisions prises par la majorité valent pour tous. Mais, précisément, l’histoire l’a amplement montré, la démocratie est beaucoup plus menacée par l’obéissance passive des citoyens que par leur désobéissance. Les enseignants désobéisseurs ne sont pas des délinquants, ils sont des dissidents. Et la grandeur de la démocratie, c’est de ne pas traiter des dissidents comme des délinquants. La grandeur de la démocratie, c’est de ne pas criminaliser la dissidence, mais de la reconnaître comme l’expression de la liberté de citoyens qui entendent exercer pleinement leur responsabilité de citoyens. La grandeur de la démocratie, c’est de reconnaître le droit à un civisme  de dissentiment.

Á l’évidence, les enseignants désobéisseurs n’ont pas agi pour défendre leurs intérêts personnels, ni aucun autre intérêt particulier. S’ils ont pris les risques de la désobéissance civile, c’est manifestement pour défendre l’intérêt général, plus précisément l’intérêt des élèves dont ils ont la charge. Comment peut-il se faire que vous n’ayez pas compris que les enseignants qui s’insoumettent le font par conscience professionnelle ? Et que c’est précisément tout à leur honneur. Pourquoi donc n’avez-vous pas tenté de comprendre les raisons profondes de leur insoumission ? N’est-ce point l’une des responsabilités de votre fonction d’être à l’écoute des enseignants ? Pourquoi ne savez-vous parler que de sanctions quand il faudrait faire preuve d’attention ?

Que, de manière à peine voilée, vous suggériez à Monsieur  Bastien Cazals d’aller faire son métier dans l’enseignement privé manque singulièrement d’élégance. Mais, surtout, cela manque totalement de pertinence. Par son  geste, Monsieur Cazals entend affirmer qu’il croit plus que  jamais à sa mission d’enseignant de l’école publique et qu’il veut pleinement l’assumer.

Soyez en certain, les sanctions que vous avez prises et reprises après les avoir levées, comme celles que vous prendrez, ne sont pas de nature à dissuader les enseignants qui entendent agir en conscience pour le bien de leurs élèves. « La désobéissance civile, affirme Gandhi, est le droit imprescriptible de tout citoyen. Il ne saurait y renoncer sans cesser d’être un homme. (…) Ce serait vouloir emprisonner la conscience que de faire cesser la désobéissance civile. » Vous conviendrez que les enseignants  désobéisseurs ont bien choisi leur maître et qu’ils sont donc … à bonne école.

Je veux croire qu’en définitive, vous saurez faire prévaloir la raison.

Je vous prie d’agréer, Monsieur l’inspecteur, l’expression, des mes sentiments respectueux.

Jean-Marie Muller
Écrivain

Jean-Marie Muller (1939)

Philosophe français, écrivain et directeur des études à l’institut de recherche sur la résolution non-violente des conflits, Jean-Marie Muller tente de relever, depuis plus de trente ans, le grand défi de cette fin de millénaire : « passer de la culture de la violence à celle de la non-violence ».

Officier de réserve dans sa jeunesse, il devient objecteur de conscience après avoir étudié Gandhi. En 1970, il entame une grève de la faim pour s’ériger contre le commerce des armes au Brésil puis il participe à l’équipée du “bataillon de la paix” opposée aux essais nucléaires français dans le pacifique. Un an plus tard, il crée le Mouvement pour une Alternative Non-violente (MAN) destiné à « réfléchir sur la philosophie et la stratégie de l’action non-violente ». Il se rend en 1987 en Pologne et subjugue les principaux leaders de l’opposition démocratique par sa force de conviction, laquelle ne sera pas sans relation avec la chute du mur de Berlin. « Il s’avère que si le pouvoir totalitaire est parfaitement armé pour briser toute révolte violente, dit-il, il se trouve largement désemparé pour faire face à la résistance non-violente de tout un peuple qui s’est libéré de la peur »…

Largement reconnu, par la cohérence et le caractère concret de ses théories en matière de stratégies civiles non-violentes de défense et de sécurité, Jean-Marie Muller est alors invité par l’état français à mener une étude sur la résistance civile laquelle suscitera la création de l’institut de recherche sur la résolution non-violente des conflits. C’est donc en “militant de la non-violence à temps complet” convaincu que la Paix ne peut être le fruit d’une quelconque violence, qu’il répond à l’invitation de nombreuses associations humanitaires de par le monde pour défendre ses théories et animer sur le terrain des formations à la résolution non-violente des conflits. Déterminé à balayer les préjugés sur la non-violence, il affirme que la cause de l’opprimé, aussi juste soit-elle, ne justifie jamais celle de la violence qui est “la négation de l’humanité”. Pour lui, la non-violence consiste en un engagement, une “prise de risque” créatrice qui « empêche l’adversaire de justifier sa violence » et constitue la seule alternative à l’avènement d’une Paix véritable. Concrètement, il préconise une défense civile constituée d’hommes et de femmes volontaires et formés à la mission qui leur est impartie : l’observation, l’interposition, la médiation…

Mais l’influence de Jean-Marie Muller et sa forte présence tissée d’authenticité ne tiennent pas seulement à sa profonde conviction ni au caractère implacable de son argumentation mais à la profonde sagesse qui émane de ses paroles. C’est bel et bien dans l’Amour de l’humanité que Jean-Marie Muller puise son énergie. Il prétend ainsi « qu’un homme qui a la foi mais qui ne possède pas la sagesse est un homme dangereux… qui est déjà dans une logique d’intolérance, d’exclusion et de violence ». Ce faisant, il nous invite à nous libérer, notamment, du joug de l’Eglise qui a apporté sa caution à l’idéologie de la violence et a dénaturé l’enseignement et l’existence du Christ : ce “maître de sagesse” qui a placé la non-violence « au cœur même de son existence d’homme ».

En fin de compte, en faisant la lumière sur la non-violence, Jean-Marie Muller nous appelle à nous responsabiliser en cultivant tout simplement le désir universel qui nous anime : vivre en « bonne intelligence les uns avec les autres »…

Pascale
Lectures conseillées :

>> Vers une culture de non-violenceJean-Marie Muller, Alain Refalo : Une sélection d’articles de ce spécialiste en matière de non-violence, qu’il considère comme une alternative impérieuse à l’idéologie en cours sur la nécessité de la violence.

Pour en savoir plus : http://www.fraternet.com/magazine/etr2707.htm

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2 réponses à Lettre ouverte à Monsieur l’inspecteur d’Académie de Montpellier

  1. Lubin dit :

    Un texte magnifique, et qu’on attendait depuis longtemps…et qui a sa place dans tous les cours d’éducation civique.

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