Les faux calculs de la politique pénale

Par Michel Sparagano, professeur de philosophie, skipper éducateur en mer.

Enfance : pourquoi le capital choisi la répression plutôt que la prévention ?

Le capitalisme financier, qui vient de donner ces derniers temps toute sa mesure, obéit à une logique de rentabilité à court terme. Les bilans des entreprises sont devenus depuis longtemps semestriels, et nous sommes en train de payer l’addition de ces fonds d’investissement qui papillonnent et courent la planète à la recherche de leur fameux taux de 15 % de retour sur investissement.

Quel rapport avec nos mineurs délinquants ?

Et bien, c’est que, face au couple prévention-répression qui forme l’ossature de toute politique pénale, c’est le capitalisme financier qui a placé le curseur, et fort logiquement il l’a disposé – progressivement mais avec une belle constance – du côté de la répression. Certes, à long terme, la prévention est plus économique. Un adolescent pris en charge dans un « lieu de vie » (structure préventive pour gamins en difficulté, à 230 euros la journée) coûtera moins cher que lorsqu’il faudra, plus tard, l’enfermer dans un établissement pénitencier pour mineur à 700 euros la journée ! Pourquoi préférer dès lors la répression ?

C’est qu’à court terme il est plus intéressant d’économiser tout de suite l’argent dépensé dans les « centres ouverts », qui ferment les uns après les autres. Chaque poste d’éducateur supprimé, c’est du cash immédiat ! D’autant plus qu’à la myopie politique qui empêche nos décideurs de voir loin, s’ajoute un autre problème : la dissolution des niveaux de responsabilités et donc des organismes payeurs.

Économiser le coût d’une prise en charge préventive, c’est simple et facilement chiffrable (la suppression des postes RASED dans l’éducation nationale participe de cette diminution des moyens préventifs qui fabrique l’échec scolaire, lequel est, comme on le sait, la première marche de l’exclusion sociale qui, à son tour, est l’antichambre de la délinquance). Ainsi, l’organisme payeur, Protection judiciaire de la jeunesse (et donc le ministère de la Justice) ou Aide sociale à l’enfance (et donc les conseils généraux), peut donc réaliser une limpide soustraction.

Bien ! Mais combien coûtera à long terme ce gamin qu’une trop chiche politique de prévention n’aura pas réussi à sortir du mauvais chemin qu’il commençait à prendre ? Combien la collectivité devra-t-elle débourser, au final, pour payer le coût d’une vie de délinquant endurci ? Et puis, lorsque le mineur n’en sera plus un, combien coûteront ses années d’incarcération dans une maison d’arrêt ? Qu’est-ce que casse en moyenne un délinquant, par jour, par mois, par an ? Que coûtera-t-il en termes de minima sociaux (RMI ou RSA) qu’il touchera et pendant combien de temps ? Tout ceci commence à sonner un peu cynique, mais il ne s’agit pas de convaincre des humanistes. Ceux-là savent qu’un enfant n’est pas délinquant par nature ou par héritage génétique.

Je ne parle donc pas pour ceux qui savent que l’on n’éduque pas sans semer profond et que l’on ne moissonne pas le lendemain !

Je m’adresse à ceux qui, oubliant nos valeurs humanistes, nous font le coup du fameux sens des réalités (économiques). Je reste sur leur terrain, ayant renoncé à les entraîner sur le mien, et je leur tiens un discours de comptable.

Mais, si l’on veut être précis, il faudrait aussi calculer le manque à gagner pour la société qui ne s’enrichira pas du travail de ces délinquants errant dans les limbes de notre belle République. Il ne s’agirait donc pas seulement de calculer ce qu’ils coûteront, mais aussi ce qu’ils ne rapporteront pas. Quel puissant contrôleur de gestion sera capable de calculer tous ces coûts de la délinquance que nous pourrions alors mettre en rapport avec celui de la prévention ?

Le capitalisme financier, qui structure depuis des années l’esprit de nos décideurs et leur suggère leurs instruments politiques (la politique pénale des mineurs n’étant qu’un exemple), est donc à l’oeuvre derrière cette stratégie qui consiste à économiser, ici et maintenant, ce qui nous coûtera beaucoup plus cher demain (mais sera payé, comme je l’ai dit, beaucoup plus tard et par une multitude d’organismes publics). Ce n’est pas le fait du hasard si les secteurs ayant le plus besoin d’un investissement sur la durée sont, aujourd’hui, les plus en colère contre cette politique au service d’un capitalisme financier « court-termiste », à savoir : l’éducation et la recherche. Tout cela est cohérent. C’est, j’en conviens, une piètre consolation pour ceux qui ont déjà un pied dans la délinquance et que nous sommes quelques-uns à prendre en charge en bataillant contre ces financiers qui attendront qu’ils aient les deux pieds dedans pour dénoncer une évolution des moeurs justifiant, à leurs yeux, une réforme de l’ordonnance de 1945 qui garantit au mineur qu’il sera d’abord l’objet de mesures éducatives avant que d’envisager l’enfermement.

Tribune libre – Article paru le 6 décembre 2008 dans l’Humanité des débats :

http://www.humanite.fr/2008-12-06_Tribune-libre_Les-faux-calculs-de-la-politique-penale

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