DE LA MATERNELLE A L’UNIVERSITE EN PASSANT PAR LES R.A.S.E.D : S’EMPARER DU GRAND CHAMBARDEMENT

Annick VENTOSO-Y- FONT, Formatrice au pôle ASH
de l’IUFM d’AQUITAINE.
Le 20/11/2008.

Inscrite dans un monde qui change, la société des humains doit s’adapter. Ce qui suppose, selon J. Piaget, de savoir affronter la « déséquilibration» provoquée par les changements de l’environnement pour mieux se reconstruire en ayant développé de nouvelles compétences.
Sous couvert de mutation sociale et d’évolution nécessaire de la société, le gouvernement actuel s’emploie à déconstruire et à abattre un à un les fondements de l’institution scolaire, une des assises majeures de la république et de la démocratie : suppression de la scolarisation des enfants de 2 ans, des RASED, de la diversité des savoirs enseignés à l’école primaire et secondaire pour se recentrer sur des savoirs disciplinaires dûment contrôlables, de l’indépendance du monde universitaire (enseignement et recherche) vis-à-vis du monde du travail soumis aux lois du marché.
Comment réagir de façon constructive à des bouleversements radicaux qui signent la dégradation des conditions et des contenus d’apprentissage, la régression des méthodes d’enseignement, le retour à une idéologie éducative de l’ordre, du contrôle et de la sanction ?
C’est la question qui se pose actuellement aux enseignants, aux parents et aux élèves en âge de se prendre en main sur le plan social (collégiens, lycéens, étudiants) après un premier temps de sidération dû aux méthodes employées par ce gouvernement.

Car si les employés des entreprises privées sont maintenant rompus aux dérégulations du monde du travail, les professionnels du service publics avaient l’habitude de répondre aux prescriptions d’un fonctionnement institutionnel très hiérarchisé s’appuyant sur des lois, des décrets et des circulaires. Qu’il faille alléger ce carcan bureaucratique, tout le monde est d’accord. Mais les pratiques de gouvernance actuelles ont ceci de particulier qu’elles nient les réglementations en place en œuvrant par effets d’annonce médiatisés (suppression des IUFM, suppression des RASED, de la première année de maternelle …) démentis par la suite puis confirmés et laissant l’information incertaine se construire sous forme de rumeur.
Or la rumeur a ceci de particulier qu’elle amplifie la dimension affective et inconsciente véhiculée par l’information. Dans le cas qui nous intéresse la charge d’angoisse est d’autant plus importante que l’information est inconsistante : pas de propositions de lois ni de textes officiels avec lesquels débattre concrètement et démocratiquement.
le phénomène est accru par les directives données aux pouvoirs locaux que sont les rectorats, inspections académiques, universités dorénavant autonomes …
Prenons le cas de la suppression des RASED : aucun renouvellement des textes règlementaires pour l’instant (la circulaire de 2002 sur le  Réseau d’Aide Spécialisée aux Elèves en Difficulté fonctionnement des RASED est toujours en vigueur, celle de 2004 sur les formations au CAPA-SH des options E et G aussi), pourtant les inspecteurs d’académie ont reçu ordre de supprimer 1/3 de leurs effectifs d’enseignants spécialisés des RASED. Des réunions ont lieu, des décisions locales sont prises : ici on s’attaquera à la dimension géographique, là on ne supprimera que les enseignants chargés de l’aide pédagogique tandis qu’ailleurs l’aide rééducative sera sacrifiée. Ces informations restant orales et officieuses.
Pour les personnes concernées, le danger rôde mais de façon non déclarée (il peut être moindre mais pire aussi) et surtout insaisissable. La rumeur poursuit son œuvre et encourage les réactions individuelles de type dépressif ou de type « sauve-qui-peut ». Dans le premier cas on s’autodétruit parce qu’on n’y croit plus, phénomène auquel s’ajoute l’effet bouc émissaire savamment orchestré par ceux qui accusent le service public de tous les maux de la société actuelle. Dans le deuxième cas, ne supportant plus l’angoisse d’un avenir incertain, on peut s’embarquer au plus vite dans le wagon des mutations pour s’y assurer une place.
Mais on peut aussi s’emparer de ce temps de crise en le considérant comme un espace créatif, une béance qui introduit du jeu dans les rouages institutionnels, politiques, sociétaux. Espace où l’autonomie des acteurs sociaux peut se jouer si l’on en croit M.Crozier et E. Friedberg.
Or, il semble bien que dans la communauté éducative la sidération des premiers temps ait fait place à l’action. Agir tout d’abord pour dire « Non » à ce qui indigne. Mais sans s’arrêter là, au risque sinon d’appliquer les recettes d’antan à des problématiques nouvelles et retorses. Il s’agit donc d’investir l’interstice laissé entre les rouages du système scolaire par la crise actuelle, ce que font les divers mouvements de réflexion et d’action qui se multiplient ici et là. L’occasion est donnée aux principaux intéressés de repenser de l’intérieur les actions et les finalités du système éducatif. Car la remise en question de l’école interpelle chacun et offre l’occasion de repenser la vocation du système éducatif par soi-même.
Ce qui revient, en premier lieu, à s’opposer à :

– l’avènement d’une école maternelle tardive et soumise à l’influence de ceux qui veulent faire des enfants des petits singes savants (à la condition qu’ils ne soient pas des « graines de délinquant »);
– la restriction d’une école primaire qui associe performance scolaire et réussite personnelle niant le décalage douloureux qui étouffe et exclue bon nombre d’élèves ;
– la dérive d’un système secondaire à la carte qui laisse les jeunes sous l’emprise des phénomènes de mode, l’évolution d’une université de plus en plus inféodée aux attentes d’une société de production marchande …

Il s’agit donc d’investir l’espace critique ouvert par le démantèlement du service éducatif public pour revendiquer ses qualités présentes et lui en donner de nouvelles (qui ne coïncideront pas forcément à celles attendues par le gouvernement actuel). La lutte prend alors la forme d’un chantier multipolaire impliquant chaque partie prenante du système scolaire quel que soit son lieu ou son niveau d’action. Ce qui suppose que les acteurs du service public de l’Education revendiquent et fassent reconnaître haut et fort leurs qualités d’enseignement, d’accompagnement, d’aide …, seul moyen de développer et d’enrichir des compétences permettant de repenser :
– une petite section interne à l’école publique qui soit plus accueillante pour les tous petits,
– une école, primaire et secondaire, qui reste attentive aux cheminements singuliers des enfants en décalage avec ses attentes normatives et, en conséquence, qui réaffirme la nécessité de formes d’aide spécialisée diverses et inventives, complémentaires aux actions entreprises par les enseignants confrontés aux problèmes que posent les élèves en très grande difficulté scolaire,
– une communauté éducative qui lie dans une même responsabilité le personnel enseignant et les professionnels de l’accompagnement que sont les ATSEM ,,les personnels ATOSS , les EVS … et les parents, afin que les discours sur les problématiques de l’école soient croisés, échangés, éclairés et enrichis mutuellement,
– Une formation universitaire à l’Enseignement, à l’Education et à la Formation qui reste l’espace de l’émancipation et des sciences humaines.
Formatrice A.S.H. à l’IUFM d’Aquitaine, chargée notamment de formations auprès des enseignants spécialisés des RASED, je suis confrontée avec ceux qui m’entourent (stagiaires, étudiants, collègues) aux questions de fond que pose la crise actuelle. L’une des spécificités essentielles du RASED étant d’agir en réseau, donc d’être au carrefour des problématiques posées par l’apprentissage des élèves en difficulté scolaire, la réflexion critique et créative évoquée plus haut ne peut qu’enrichir nos pratiques professionnelles résolument inscrites dans l’idée de service public.
Il semblerait que nous soyons là interpellés dans notre posture éthique. Une éthique que nous pourrions définir à la suite d’Aristote comme capacité à s’indigner face aux objectifs poursuivis par le gouvernement et qui visent à conformer le développement humain aux nécessités d’un système libéral « dissocié du monde vécu».

Questionnement éthique individuel et collectif qui, au cœur de l’espace professionnel, interroge le politique dans sa conception de la société.

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