Conférence de Philippe Mérieu

FAUT-IL EN FINIR AVEC LA PEDAGOGIE ?


GREP –  Toulouse – 22 novembre 2008

« Associer le pessimisme de la raison à l’optimisme de la volonté »
Ph. Meirieu propose en premier lieu de considérer ce problème à travers l’articulation de la vision historique et conceptuelle de la pédagogie et les questions d’actualité qui traversent le monde de l’enseignement.

La pédagogie qui nous intéresse est une vision rigoureuse de l’action d’enseignement, assez éloigné du sens commun que l’on trouve dans l’expression le « travail de pédagogie » qui vise à se faire comprendre, voire à savoir enrober un message pour le rendre plus attractif.
Historique

Le premier cours de pédagogie, né avec l’école laïque et obligatoire de J. Ferry (1882) et destiné aux instituteurs, fait déjà l’objet d’attaques vigoureuses des intellectuels de l’époque. Alors que Marion dans ce cours prône déjà la « méthode active » pour faire apprendre, ceux-ci estiment que l’on a besoin d’enseignants cultivés pour transmettre des savoirs aux élèves.

Le débat entre ces deux conceptions traversera toutes les époques et est toujours d’actualité. Les pourfendeurs de la pédagogie et les idéologues de droite se focalisent toujours sur l’enseignement primaire dont ils jugent la pédagogie « ridicule et néfaste »

Selon eux, l’enseignement est une transmission de savoirs, qui s’imposent d’eux-mêmes et ce n’est ni la compassion ni le socio-culturel dont ils pensent qu’ils sont constitutifs de l’action pédagogique. Apprendre en jouant éloigne de la réalité, au contraire des entraînements minutieux et donc rigoureux ; s’appuyer sur la motivation éloigne du travail et de la discipline qui eux permettent d’accéder au plaisir d’apprendre : ce sont ces représentations de l’enseignement qui ont contribué à stigmatiser des méthodes actives du type La main à la pâte ou qui ont permis à divers ministres (Ferry, de Robien) d’ouvrir un débat autour de la méthode globale dont l’imprécision s’opposerait à la rigueur de la méthode syllabique. Ces positions trouvent actuellement également un écho du côté des neuro-sciences.
Aujourd’hui le ministère de l’éducation nationale a entamé des attaques sans précédent contre l’enseignement primaire qui incarne sa vision du mal absolu, c’est à dire la dilution des savoirs dans un accompagnement compassionnel des élèves. Ces attaques se ciblent sur :

  • L’école maternelle : qui est traditionnellement en France le lieu le plus inventif de l’innovation pédagogique
  • Les programmes : les nouveaux sont centrés sur les apprentissages mécaniques
  • Les RASED, remplacés par l’aide personnalisée

Les attaques ont toujours concerné les enseignants du primaire qui seraient les grands responsables de la baisse de niveau des élèves et qui seraient donc « des incapables » (cf. Barres), qu’on oppose aux professeurs du secondaire, qui eux sont détenteurs du savoir.

Il y a trop d’élèves qui sortent du primaire sans le niveau requis, mais le niveau a-t-il réellement baissé ? Oui en orthographe grammaticale, un peu en orthographe d’usage, mais le lexique est meilleur et l’expression écrite s’est améliorée.

Cependant, on ne peut séparer cette baisse de performances de la baisse de performance des adultes qui ont étudié la langue à « la belle époque » : c’est le rapport avec la norme linguistique (à travers les modes de communication écrits) qui est en jeu de nos jours autant que l’efficacité de l’enseignement. Le statut de l’écrit change, les signes prennent le pas sur l’écrit élaboré.

L’écrit construit est un langage spécifique obéissant à une intentionnalité spécifique. Ecrire est un acte complexe nécessitant diverses opérations mentales, et n’obéissant pas aux seuls « y’a qu’à » (faire des lignes, faire des entraînements, etc.…)
La  pédagogie se doit d’articuler actes mécaniques et accompagnement vers la culture et la prise de conscience.

La remise en cause de la pédagogie n’est pas qu’un débat technicien, il s’agit bien d’un débat de fonds sur la société à construire : entre une conception économique/ marchande / libérale ou une conception humaniste, il est bien question de la place de l’Homme dans la société.

La pédagogie est au cœur de certaines lignes de fractures sociétales car elle fait le pari de l’éducabilité, elle vise à chercher les outils qui vont permettre à tous d’apprendre et s’oppose à la notion de fatalité.

Tous les pédagogues de Don Bosco à Makarenko, en passant par Itard ou Pestalozzi (pour ne citer que les « historiques ») ont inventé des outils, des dispositifs ou des méthodes pour éduquer les laissés pour compte, pour intégrer ceux qui sont exclus du système.
Mais la pédagogie est en équilibre entre deux principes contradictoires :

  • Tout être peut toujours apprendre et grandir
  • Nul ne peut contraindre quiconque à apprendre ou à grandir, au risque de transformer la personne en objet

Pour faire exister conjointement ces deux principes il faut sans cesse inventer des situations construites, structurées et accompagnées, qui font penser, en travaillant à la fois sur les consignes, les matériaux et la structuration. Le pédagogue doit échapper aux deux extrêmes de ces principes : le dressage ou le « libertarisme ».

Il doit également échapper à ces lieux communs :

  • Les méthodes actives : ce n’est pas du bricolage non directif. Elles sont directives et visent à rendre l’élève actif, à générer de l’activité mentale
  • La motivation : on doit mobiliser l’élève et non s’appuyer sur la motivation qui est fortement inégalitaire. Le pédagogue doit mobiliser l’élève sur ce qui ne l’intéresse pas a priori, il doit offrir des savoirs attractifs, exigeants et complexes pour mobiliser l’intelligence (le simple anticipe le compliqué et non le complexe…..). Le pédagogue ne parle pas de motivation qui elle est profondément inégalitaire car elle s’appuie sur l’existant.
  • Différenciation : elle est le contraire l’individualisme; différencier  c’est diversifier les situations d’apprentissage pour que chacun puisse s’y nourrir
  • Pédagogie de la découverte : ne va pas sans la formalisation qui organise les acquis. On ne peut s’économiser ces deux temps si on veut structurer les savoirs.
  • Notation : c’est la forme la plus médiocre de l’évaluation qui, elle, est l’appréciation de la valeur de l’élève afin de développer sa capacité à se donner des défis
  • Autonomie et citoyenneté ne s’éduquent pas dans des caricatures de démocratie (pseudo conseil d’élèves etc.…). C’est la construction des conditions qui vont permettre l’autonomisation du sujet dans ses apprentissages.
  • De la pulsion au désir : éduquer, c’est construire « quelque chose » entre la pulsion et l’acte. Nous sommes dans une société qui encourage la pulsion (achat compulsifs, etc.…) La pulsion est immédiatement abolie par son assouvissement, alors que le désir nourrit le désir.
  • Comprendre l’élève ce n’est pas lui chercher des excuses mais le former à accepter la responsabilité de ses actes et à se mettre en jeu et être acteur.
  • La culture : ne pas mépriser les cultures vernaculaires n’est pas renoncer aux exigence envers la culture véhiculaire. « La culture c’est ce qui relie l’intime à l’universel ». Il est important de connaître les cultures « locales » (jeunes….) pour comprendre leurs relations et pouvoir mettre en regard d’autres cultures et les préoccupations des jeunes (par exemple). La culture permet de symboliser ce qui habite l’enfant.
    On peut faire l’hypothèse que, les adultes ayant déserté le champ des questions fortes (sexualité, autorité…), les enfants cherchent des réponses à ces questions dans des sous cultures et les industries des programmes marchands.
    La culture étant ce qui relie l’individu à l’universel, nous devons proposer des objets culturels fort pour accéder à la symbolisation (ex : Le petit Poucet pour permettre aux enfants de prendre du recul par rapport leur peur de l’abandon).
  • Remettre en cause les modalités de l’institution scolaire ce n’est pas remettre en cause les finalités de l’école mais ses modalités. C’est ne pas hésiter à remettre en cause les dispositifs par exemple si ça peut permettre de mieux apprendre.

Conclusions :

La pédagogie c’est l’art de traiter avec les contradictions de l’être humain qui a besoin de mémoire (pour transmettre le patrimoine) de discernement et de créativité. Le pédagogue exerce un métier de créateur pour affronter l’esthétisme de la désespérance.
« Ferraillons avec obstination et non sans un certain manichéisme, contre le poids de la fatalité. Faisons preuve d’une industrieuse indignation qui est une forme modeste de l’amour de nos semblables

Compte-rendu : Patricia Darquié

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